Idées|Une grève révélatrice d’un profond malaise dans notre société André Jacob
La grève des organismes communautaires interpelle tous les acteurs du milieu : administrateurs des conseils d’administration, employés, bénévoles et toutes les personnes qui frappent à notre porte. Les organismes communautaires se déclarent « à boutte », avec raison. Comme le souligne l’éditorial de Brian Myles du 25 mars : nous sommes dans une situation de « rupture d’humanité ».
Le conseil d’administration d’un organisme communautaire que je préside, Accueil multiethnique et intégration des nouveaux arrivants à Terrebonne et Mascouche (AMINATE), fait face aux mêmes difficultés que rencontrent tous les conseils d’administration et le personnel de tous les organismes communautaires. Il ne semble pas y avoir d’exception. Les règles du jeu sont les mêmes, peu importe le champ d’action.
Notre organisme rend de multiples services à des gens (ces personnes que politiciens et chroniqueurs jugent souvent responsables de tous les maux de la société — logement, services de santé et services sociaux, éducation, centres de la petite enfance, etc.) confrontés à de multiples difficultés quand ils cherchent à vivre dans la région. Nous avons besoin d’une équipe compétente et polyvalente et qui représente la diversité ethnoculturelle et linguistique. Notre conseil d’administration reflète aussi la diversité. Malgré notre volonté de bien réaliser la mission de l’organisme, la situation reste toujours précaire, et ce, pour diverses raisons.
Primo, le financement équivaut à la recherche constante d’une porte d’entrée pour franchir le mur de Chine jour après jour, mois après mois, année après année. Le travail administratif est énorme pour justifier chaque demande de subventions et rendre rigoureusement des comptes pour chaque dollar demandé et dépensé (loyer, salaires, avantages sociaux, frais de bureau, dépenses de fonctionnement, etc.). L’incertitude fait partie du quotidien, car il est impossible de savoir si tel ou tel programme de financement sera maintenu.
Par ailleurs, à titre d’organisme communautaire qui offre des services, trouver d’autres sources de financement (campagne de levée de fonds, etc.) s’avère extrêmement difficile, car nous ne pouvons pas émettre des reçus à des fins de déductions fiscales et de telles actions nécessitent beaucoup de ressources et d’investissement en temps. Enfin, les démarches pour obtenir le fameux « numéro de charité » permettant d’émettre des reçus tiennent du mythe de Sisyphe.
Secundo, évidemment, les conditions du financement concernent le personnel. Même si nous prenons toutes les mesures possibles pour améliorer les conditions de travail de la directrice et des employées (toutes des femmes), nous n’arrivons pas à leur offrir des conditions salariales et des avantages sociaux à la hauteur de leur niveau de compétence et d’engagement constant au sein de l’organisme. Ces conditions compliquent le recrutement et la rétention du personnel.
Nous assurons le soutien à des immigrants et à des demandeurs d’asile qui travaillent dans la région. Dès qu’une personne vit un problème particulier, elle frappe à notre porte, sûre d’obtenir une réponse gratuite, une référence ou un soutien adapté à sa situation. Heureusement, le soutien de femmes bénévoles représente une valeur ajoutée à notre mission, par exemple lors d’ateliers de conversation en français. En réalité, sur le terrain, nous compensons l’absence de ressources publiques adaptées.
Notre rôle reste essentiel, car nous contribuons activement à soutenir des individus et des familles qui participent à la vie sociale, culturelle et économique de la région. En outre, nous devons jouer un rôle actif dans la promotion de la diversité culturelle et dans la lutte contre le racisme et la discrimination sous toutes ses formes. Quand des organismes (services de police, écoles, entreprises, etc.) demandent de la formation sur certaines dimensions de la diversité ethnoculturelle dans la région, c’est à nous qu’ils s’adressent.
En somme, les défis du financement nous amènent constamment à un questionnement existentiel : même après une quinzaine d’années de présence dans la région, allons-nous pouvoir survivre ainsi année après année alors que les demandes de services augmentent sans cesse ? Avec nos ressources humaines et financières, nous avons souvent l’impression de ramer sur la mer avec des cure-dents. Heureusement, nos employées sont des fées qui créent de la magie grâce à leur professionnalisme, à leur empathie et à leur dévouement au quotidien. Chaque jour, elles se dépassent. C’est tout à leur honneur.
En un mot, un organisme communautaire vit parce que des dizaines de personnes en assurent bénévolement ou à petits salaires la bonne marche et parce que des milliers de personnes y reçoivent un soutien pour bien vivre dans une communauté donnée. Ce mouvement doit être reconnu comme un levier très peu coûteux du bien-vivre-ensemble dans la société. Un soutien social, politique et financier s’impose pour réaliser ce que les services de l’État n’arrivent pas faire.
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