D'où vient la tradition du tapis rouge, au Festival de Cannes et ailleurs?
D'où vient la tradition du tapis rouge, au Festival de Cannes et ailleurs?
Ernest Ginot – Édité par Émile Vaizand – 18 mai 2026 à 6h55
[L'Explication #270] Parmi le casting de cette explication historique: un héros de la mythologie grecque, un mollusque marin, un président des États-Unis et un présentateur français de JT.
Temps de lecture: 3 minutes
Réception présidentielle, Oscars et bien sûr Festival de Cannes (qui bat actuellement son plein): le tapis rouge est un incontournable des cérémonies et événements prestigieux. On le déroule, on le piétine, on s'arrête dessus pour se faire prendre en photo au milieu d'une foule en délire… sans vraiment savoir pourquoi.
Il y a fort à parier que la plupart des invités du festival cannois qui ont gravi les vingt-quatre marches et les quelque 60 mètres de tapis rouge ne connaissent pas les dessous de cette tradition. Et pourquoi un tapis de cette couleur? Pierre Niney, si tu nous lis, ne bouge pas, on va tout t'expliquer.
Agamemnon et son tapis... pourpre
La toute première mention d'un tapis rouge remonte à l'Antiquité grecque. Dans une tragédie mythologique portant son nom, écrite par le dramaturge Eschyle au Ve siècle avant J.-C., Agamemnon, roi de Mycènes, fut le premier à recevoir un tel honneur, après son retour victorieux de la guerre de Troie.
«Ne vous ai-je point ordonné de couvrir son chemin de tapis? Promptement! Que son chemin soit couvert de pourpre, tandis qu'il ira vers la demeure qui n'espérait plus le revoir, afin qu'il y soit conduit avec honneur», peut-on lire dans Agamemnon. L'histoire ne dit pas si le héros grec a «flex» comme il se doit en se pavanant sur ce beau tapis déroulé rien que pour lui.
Porter des étoffes de couleur rouge était considéré comme un symbole de puissance et de haut rang au sein de la société.
Vous l'aurez compris, à l'époque, le tapis n'était pas vraiment rouge, mais plutôt, comme le décrit Eschyle, pourpre, une sorte de nuance de rouge foncé. C'est cette couleur, plus encore que le tapis lui-même, qui est ici chargée de symbolique. Seuls les plus grands dirigeants ou hautes personnalités religieuses pouvaient se permettre d'arborer du rouge à l'époque.
Pourquoi? Tout simplement parce que le pigment rouge était extrêmement difficile à se procurer. Il était créé grâce à un mollusque marin que l'on trouve en mer Méditerranée, le murex pourpre, dont la capture était connue pour sa complexité. Résultat, pour disposer de tissus à la teinte rouge, il fallait mettre la main au porte-monnaie.
Porter des étoffes de couleur rouge était ainsi considéré comme un symbole de puissance et de haut rang au sein de la société. Alors qu'en est-il si on marche dessus, comme Agamemnon? C'est le summum de la gloire, on se place quasiment au rang d'une divinité, à deux doigts de l'arrogance et pas loin de se mettre tous les dieux à dos. Calmos Pierre Niney, on redescend.
Au revoir le tapis bleu, bonjour Yves Mourousi
Si cette tradition –et sa symbolique de prestige– a traversé les âges, cela n'a pas été de tout repos pour le tapis rouge. D'Agamemnon à la Croisette, il s'est passé quelques siècles durant lesquels cette pratique a disparu des radars… avant de ressurgir en 1821.
Cette année-là, une visite officielle va tout changer. James Monroe, le 5e président des États-Unis (1817-1825), est alors accueilli sur un red carpet lors d'une visite officielle en Caroline du Sud. Cela suffira visiblement à relancer la mode du tapis rouge, qui apparaîtra en un rien de temps dans les trains (dans les wagons luxueux, bien sûr), dans les hôtels flamboyants, puis dans les cérémonies. Il fait notamment son apparition aux Oscars en 1961.
Et le Festival de Cannes dans tout ça? Dès sa première édition en 1946, il installe bel et bien un tapis… mais de couleur bleue. Les invités «slay» dessus, avant que ce petit plaisir ne leur soit retiré à peine trois ans plus tard, en 1949. Hop, plus de tapis! Pendant plus de trois décennies, les vedettes grimpent simplement des marches sans revêtement, sans couleur. Snif.
Dans les années 1980, tout change. Les organisateurs veulent transformer la montée des marches en un théâtre mondial du glamour. En 1984, le tapis rouge débarque enfin à Cannes. On le doit notamment à un certain Yves Mourousi, illustre journaliste et présentateur du journal télévisé de TF1, qui est alors chargé de transformer l'événement en un rituel incontournable, rassemblant les foules et les médias. Le tapis rouge est là, il y restera jusqu'à aujourd'hui.
«Festival de Cannes: comment est arrivé le célèbre tapis rouge en France?», France Info, 18 mai 2024.
Et quand on parle de tapis rouge, on ne parle pas de n'importe quel rouge. Il faut savoir que le Festival de Cannes a sa propre teinte carmin pour son tapis. Depuis 2016, le tapis a en effet des couleurs exclusivement développées pour lui (excusez du peu). Au centre des marches, on retrouve un rouge Rosso; sur les côtés, un rouge plus sombre baptisé Teatro. L'objectif? Utiliser ces nuances pour capter la lumière des photographes et créer un véritable décor de scène. Tout pour la gloire, le prestige et les caméras. De quoi faire rougir Agamemnon, la véritable première star du red carpet.
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