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Il faut sauver la chanson québécoise

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Si la culture québécoise est aussi vivante, elle le doit en partie à la chanson. Bien avant les politiques culturelles et les institutions, elle fut notre plus puissant vecteur de transmission : un fil invisible tendu entre les générations, d’une rive à l’autre du fleuve. Transmises de bouche à oreille, des milliers de chansons ont façonné notre mémoire collective, notre langue et notre regard sur le monde.

Malgré des moyens de diffusion plus vastes que jamais, la chanson québécoise traverse une crise. Ce déclin ne tient ni à un manque de talent ni à un désintérêt du public, mais à l’effondrement des conditions qui permettent à l’œuvre de naître, de se développer et de durer.

Ayons le courage de nous questionner : existe‐t‐il encore, au Québec, une industrie musicale capable de soutenir la création et son rayonnement ? Une industrie repose sur des revenus prévisibles, des structures solides et une stabilité minimale. Ce qui subsiste aujourd’hui repose trop souvent sur la seule résilience des artistes.

Le numérique n’a pas tenu ses promesses. Les plateformes dominantes offrent une visibilité largement théorique et une rémunération dérisoire. Des centaines de milliers d’écoutes ne suffisent plus à financer une œuvre, encore moins sa promotion. Sur Spotify, 100 000 écoutes ne génèrent généralement que quelques centaines de dollars pour l’artiste.

À cette précarité s’ajoute l’érosion des droits d’auteur. Ailleurs, le numérique soutient la création nationale : en France, la musique locale représente plus de la moitié des écoutes en diffusion continue, contre environ 7 % au Québec.

De plus, la radio ne joue plus pleinement son rôle de moteur culturel. Longtemps essentielle à la découvrabilité, elle se replie trop souvent sur la facilité, au détriment de la prise de risque inhérente à sa mission. Lorsque le diffuseur public s’éloigne de son rôle de défricheur, c’est tout l’écosystème qui se fragilise. Dans un univers sans vitrine, une chanson sans moyens est condamnée à disparaître aussi vite qu’elle est apparue. La musique devient jetable, faute d’espace pour respirer.

Sur scène, le constat est aussi préoccupant. La concentration du marché, dominée par des multinationales comme Live Nation, réduit l’accès aux salles pour les créateurs d’ici et impose des règles étrangères à notre réalité. Se produire chez soi devient un parcours semé d’obstacles.

Même lorsque les spectacles ont lieu, une question demeure : les œuvres sont‐elles justement rémunérées ? En France, chaque chanson jouée est rigoureusement déclarée à la SACEM, assurant une redistribution équitable. Pourquoi le système de la SOCAN n’a pas le même niveau de rigueur et demeure‐t‐il aussi permissif, laissant s’échapper des revenus essentiels ? Ce laxisme n’est plus acceptable. Le Québec doit se doter de ses propres outils de régulation pour défendre les intérêts de ses créateurs.

Pour renverser la situation, il faut d’abord une rémunération du numérique à la hauteur de la valeur réelle de la création, ce qui oblige à reconnaître l’immobilisme du CRTC et à envisager son remplacement par une instance de régulation des plateformes québécoise.

Il faut aussi opérer un resserrement rigoureux de la gestion des droits d’auteur afin de colmater les fuites de revenus. Enfin, il faut redonner aux radios leur mission de découvrabilité et freiner la concentration du marché du spectacle pour garantir un accès équitable aux scènes.

La chanson n’est pas un art mineur. Elle est notre mémoire et notre souffle. Nous ne pouvons la laisser tomber au profit de productions américaines qui contribuent à effacer notre singularité collective.

Nous avons les artistes. Nous avons le public.

Il ne nous manque que le courage politique de passer à l’action, afin que cet art ne nous rende pas étrangers à nous‐mêmes.

Pierre‐Luc Brillant Acteur, musicien et auteur‐compositeur‐interprète


© Le Journal de Montréal