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Le prix de la dignité retrouvée

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13.04.2026

Le phénomène de l’itinérance au Québec vogue de sommet en sommet. Il franchit un autre triste record, cette fois bien au-delà des grands centres, comme en témoigne le dernier exercice de dénombrement 2025, dont les données préliminaires ont été dévoilées la semaine dernière. Et encore : il s’agit là seulement de ce que l’on sait voir avec les yeux, la manœuvre comptable ne s’attardant qu’à la portion visible de ce phénomène en croissance. Le décalage est donc de plus en plus criant entre la croissance du problème et les moyens qui y sont collectivement consacrés.

Une crise en entraîne une autre. Voilà ce que semble hurler de tous ses chiffres le dernier calcul du problème de l’itinérance au Québec, qui braque la lumière sur les répercussions tragiques de la crise du logement sur la vie de milliers d’individus. L’itinérance visible a augmenté de 20 % au Québec depuis 2022. Mené le 15 avril dans 15 régions du Québec, le dénombrement national a permis de comptabiliser quelque 12 000 personnes sans abri cette nuit-là. Et, cette fois, quelque chose a changé dans la géographie du problème, car il n’est plus concentré à Montréal.

Cet exercice de dénombrement, le troisième du genre depuis 2018, est devenu une sorte de boussole pour mesurer l’ampleur d’un phénomène par définition difficile à quantifier. L’exercice est imparfait, malgré une méthodologie rigoureuse. Des équipes se déploient simultanément dans toutes les régions participantes pour recenser les personnes hébergées dans des ressources temporaires, celles trouvées dans des centres hospitaliers ou de détention, et surtout — détail crucial — celles qui dorment dehors, dans des lieux non prévus pour l’habitation. Au total, 12 077 personnes en situation d’itinérance visible ont été dénombrées lors de cette nuit d’avril. Près de 80 % d’entre elles se trouvaient dans des ressources temporaires. Environ 16 %, soit quelque 1887 personnes, dormaient à l’extérieur — dans des parcs, des campements, des stationnements ou des recoins oubliés de nos villes.

Sans grande surprise, Montréal trône au sommet des régions les plus touchées, avec 44 % du total national. Mais la hausse du problème est proportionnellement bien plus forte presque partout ailleurs, ce qui constitue l’aspect alarmant de ce coup d’œil. Les sans-abri ne se concentrent plus dans les grands centres urbains, mais se retrouvent partout ailleurs. Pendant que Montréal enregistrait une augmentation de 6,7 % depuis 2022, des régions moins dotées en ressources connaissaient des bonds spectaculaires. L’Abitibi-Témiscamingue a vu le nombre de personnes en situation d’itinérance augmenter de 119 %. Les Laurentides, de 73,7 %. La Côte-Nord, de 65,1 %. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean, de 50,5 %. Ces chiffres ne sont pas des anomalies statistiques. Ils témoignent d’une transformation profonde du profil territorial de l’itinérance au Québec.

La Presse braquait les projecteurs la semaine dernière sur la situation particulière de Laval — bond de 59,4 % du phénomène depuis 2022. Le Refuge de Laval, seul établissement du genre dans la région, n’a que 30 lits d’urgence à offrir. Chaque soir, plus d’une quinzaine de personnes sont refoulées à l’accueil, faute de place, et doivent se replier sur la rue. Depuis 2021, l’augmentation annuelle de nuitées individuelles est exponentielle.

La situation préoccupe l’Union des municipalités du Québec, qui parle d’une « crise sociale et humanitaire ». Malgré des investissements croissants de la part des différents ordres de gouvernement, qu’on ne peut pas dire insensibles à la problématique, les efforts consentis ne sont pas suffisants. En témoigne l’augmentation importante de l’itinérance extérieure — le fait de passer la nuit à la rue — hors de Montréal, qui vient directement viser le manque de logements abordables.

Le dernier budget d’Eric Girard a prévu des mesures concrètes pour contrer le problème croissant de l’itinérance — 60 millions, avec un volet prévention et santé mentale. Mais l’offre ne répond plus à la demande. Par exemple, le budget a prévu 21 millions sur trois ans pour ajouter 1000 logements au Programme de supplément au loyer. Mais il s’agit d’une « demi-mesure », rappelle sur nos plateformes James Hughes, président et chef de la direction de la Mission Old Brewery. Les besoins réels seraient en effet de plus de 10 000 logements au Québec.

Pour résoudre la crise, ne vaudrait-il pas mieux d’ailleurs que nos gouvernements quittent le mode réactif pour embrasser les solutions structurantes et pérennes, demande M. Hughes ? Il a parfaitement raison. Il faut miser sur la prévention, en repérant notamment les futurs sans-abri avant qu’ils ne sombrent ; il faut augmenter le nombre de loyers, veiller à ce que tout le réseau communautaire dispose de toutes les ressources dont il a besoin, car, sans lui, tout flanche ; il faut que les municipalités aient des fonds leur permettant d’agir. C’est le prix à payer pour permettre au Québec, et aux milliers de personnes subissant les affres de l’itinérance, de retrouver une certaine dignité.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


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