Depuis mardi, désormais
« Toute une civilisation mourra ce soir, pour ne jamais renaître. » Avec ce message de Donald Trump, quelque chose a basculé mardi matin. Les échanges entre les États-Unis, l’Iran, Israël, le Liban, les États du golfe Persique et la communauté internationale continuent d’évoluer d’heure en heure. Prenons tout de même le temps de mettre quelque chose au clair.
En droit international, le génocide est un crime consistant en l’intention précise de détruire (en tout ou en partie) un groupe national, ethnique, racial ou religieux par des meurtres, des atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale, ou des conditions de vie destructrices. Il faut qu’il y ait volonté délibérée d’éradiquer un groupe.
Ce que Donald Trump a fait mardi, c’est énoncer une intention génocidaire très claire d’éliminer « toute une civilisation ». Cela signifie que tout crime de guerre qui s’ensuivrait — s’en prendre à des infrastructures civiles, par exemple — pourra désormais être examiné avec le concept de génocide en tête. Surtout si cette destruction mène à des morts, à des atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale, ou à des conditions de vie destructrices.
Nous en sommes là. On peut repousser les ultimatums, continuer de négocier, faire le vire-capot, puis s’y remettre. Mais la ligne rouge a été traversée, les mots ont été énoncés. Par le président des États-Unis. Reculs ou non, nous entrons dans le monde du « désormais ». C’est là l’horizon des possibles. C’est là ce qui fait partie du réel.
Au Canada, on a scruté avec beaucoup d’attention la réaction de Mark Carney. « C’est la responsabilité de tous les combattants, de tous les pays, dans ce conflit et dans n’importe quel conflit, de respecter les engagements internationaux — y compris d’éviter les attaques contre les civils et l’infrastructure civile », a déclaré le premier ministre — sans nommer explicitement le président américain. Les mots de Carney auraient pu être plus forts. Mais comme Canadiens, il est important de réfléchir aux actions de notre gouvernement et pas qu’à ses seuls mots.
Israël est déjà accusé de génocide à Gaza devant la Cour internationale de justice, notamment à l’initiative de l’Afrique du Sud. La Cour a déjà jugé « plausible » le risque de génocide en janvier 2024. Or, le gouvernement canadien affirme ne pas avoir approuvé de permis d’envoi d’armes vers Israël depuis cette date. Dans les faits, c’est plus compliqué.
Déjà, en juillet 2025, World Beyond War, le Mouvement de la jeunesse palestinienne, Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient ainsi que Voix juives indépendantes copubliaient un rapport démontrant comment des armes et du matériel militaire produits au Canada continuaient à être expédiés en Israël. Le plus souvent, le matériel était embarqué sur des vols commerciaux faisant escale vers un pays tiers avant d’atteindre une entreprise israélienne.
Si la société civile se fait aussi insistante sur cette question malgré les esquives d’Ottawa, c’est que l’affaire soulève directement la notion de « complicité » du Canada dans les crimes dont est accusé Israël — peu importent les prises de position officielles du bureau du premier ministre ou des Affaires étrangères. Mercredi, une centaine de frappes israéliennes sont tombées sur le Liban en moins de 10 minutes. Devant ce « mercredi noir », alors qu’on fait le décompte macabre des victimes civiles, la question reste urgente.
La complicité du Canada, comme grave problème à la fois moral et légal, se pose avec plus d’effroi alors qu’une intention génocidaire est énoncée par le président des États-Unis. Et ce, parce que nos rapports commerciaux et militaires avec eux sont pour le moins « incestueux » ou « fortement intégrés », selon la formule que l’on préfère.
Déjà, avec la crise provoquée quand deux citoyens américains ont été tués par la police de l’immigration (l’ICE) à Minneapolis, on s’est rappelé que la firme de sécurité québécoise GardaWorld était un fournisseur important pour les autorités américaines, dont l’ICE.
Combien d’autres entreprises québécoises et canadiennes sont imbriquées dans le complexe militaro-industriel américain ? Ce serait un bon moment pour en faire la cartographie. On comprendrait mieux comment l’épineuse question de la complicité canadienne dans d’éventuels crimes de guerre ou crimes contre l’humanité américains ne saurait se régler à coups de déclarations plus ou moins courageuses ou poltronnes du premier ministre.
Environ 75 % des acquisitions canadiennes en matière de défense viennent des États-Unis. Ottawa a annoncé une nouvelle stratégie de défense sur 10 ans pour se défaire de ce lien de dépendance. Et nous sommes en pleine renégociation commerciale de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique. Et il y a bien sûr la question des tarifs.
Il reste chez nos décideurs des aspects de dissonance cognitive quant à notre relation avec les États-Unis. D’un côté, il y a ce souhait d’un retour économique à la « normale ». De l’autre, il y a ce dégoût grandissant et justifié des positions de la Maison-Blanche. Des positions qui, si elles se déployaient jusqu’au bout de leur logique grotesque, devraient normalement aboutir à des sanctions politiques, économiques et commerciales.
En coulisses, on sait bien que ce qu’a dit Trump mardi remet en question les piliers mêmes de l’OTAN, mais aussi de l’ordre international tel qu’on le connaît depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Que se passe-t-il quand le chef d’un État qui détient un droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU annonce une intention génocidaire ?
La question qui nous a été posée indirectement mardi, c’est : quels sacrifices sommes-nous prêts à faire pour notre intégrité et la sauvegarde des principes qui font l’humanité ? Une question que l’Occident s’était déshabitué de se poser de manière aussi pressante depuis la dernière guerre mondiale.
Le sursis sur « l’ultimatum » lancé par Trump à l’Iran nous donne un peu plus de temps pour y réfléchir. Où le Canada et les Canadiens veulent-ils se situer dans ce monde… désormais ?
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
