Lobbying industriel et sacrifice de la pêche artisanale: plongée dans les coulisses de la disparition du maquereau
Écosystèmes et pollution — Enquête
Lobbying industriel et sacrifice de la pêche artisanale : plongée dans les coulisses de la disparition du maquereau
Une poignée de navires affiliés à de grands armements bretons aspire des milliers de tonnes de poissons par an, tandis que les pêcheurs du littoral déplorent la réduction de leurs droits de pêche, la mise en péril de leur activité et la fragilisation de la ressource. Le maquereau est devenu le symbole de cette crise profonde.
Robin Bouctot (Splann !)
28 avril 2026 à 09h59
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PropriétairePropriétaire d’un bateau de 8 mètres dans le nord du Finistère, Christian travaille exclusivement à la ligne, aux hameçons et avec quelques casiers, soit la pêche polyvalente la moins impactante pour la ressource halieutique et les fonds marins. En 2024, 80 % de son chiffre d’affaires reposaient sur le maquereau, dont il avait sorti environ 8 tonnes de l’eau. Mais depuis des années, les alertes scientifiques signalent la diminution dangereuse de la population de poissons argentés.
En 2025, l’espèce était au bord de l’effondrement à cause de la surpêche, selon le Conseil international pour l’exploration de la mer (Ciem). Aussi les États européens ont-ils décidé de réduire drastiquement les captures. En 2026, le couperet est tombé par décret : Christian est autorisé à prélever 25 kilos par jour maximum, 100 par mois. Il vacille, et son modèle avec lui. « Au prix du gasoil, ce n’est même plus valable de sortir », lance-t-il. « Je m’étais équipé pour la pêche au maquereau après avoir pris de plein fouet la fermeture du lieu jaune en 2024. Et maintenant je pêche quoi ? Rien ? », dit-il, accoudé à la table de sa cuisine, un café à la main. « Pourtant je vois le poisson sur mes zones de pêche ! Mais apparemment il n’est pas pour les petits pêcheurs. »
Le sentiment de Christian s’est exacerbé le 12 janvier. Ce jour-là, l’ONG Bloom, fortement engagée contre la « pêche industrielle », dévoile une note confidentielle de From Nord, la plus puissante organisation de pêcheurs française. Le document annonce les modalités de gestion du maquereau pour les premiers mois de l’année.
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Le détail des règles de répartition passe mal auprès des pêcheurs du littoral. Sont visés le Scombrus et le Prins Bernhard, deux chalutiers-congélateurs géants, possédés par l’entreprise France Pélagique, filiale du groupe néerlandais Cornelis Vrolijk. Parfois qualifiés de « fossoyeurs de la mer », ils sont autorisés à entreposer dans leurs cales 4 % de maquereau par marée, soit 40 tonnes par semaine, d’après les calculs de Bloom.
Des chiffres réfutés par courriel par Geoffroy Dhellemmes, directeur général de France Pélagique, qui assure que les volumes sont « de l’ordre de soixante fois en dessous des quantités annoncées ». Deux autres chalutiers gros pêcheurs de maquereaux ont droit à 4 tonnes par semaine. Pour tout le reste de la flottille, confrontée à une interdiction totale ou quasi totale de pêcher l’espèce migratrice, c’est la ruine.
Résultat, les chalutiers sont contraints de rejeter le poisson par-dessus bord, pourtant déjà mort lorsqu’il est remonté sur leur pont. « C’est du gâchis, on détruit pour rien », déplore Aurélien, capitaine de La Jajane, chalutier de 12 mètres, immatriculé à Saint-Quay-Portrieux (Côtes-d’Armor).
Surpêche en mer du Nord
Depuis des années, sous l’effet du dérèglement climatique, certaines espèces comme le maquereau migrent au nord, en remontant vers les îles Féroé, l’Islande et la Norvège. Ces pays s’accordent de plus en plus de quotas en raison de populations plus importantes près de leurs côtes, tandis que l’Union européenne conserve sa clé de répartition historique. Conséquence, les quotas dépassent largement les recommandations scientifiques et entraînent une surexploitation de la ressource.
« Les gros pêchent des millions de tonnes là-haut, ils défoncent la ressource en mer du Nord et dans la Manche, et ça retombe sur les artisans d’ici », accuse Jérémie Gourmet. Ce capitaine d’un bolincheur bigouden est également interdit de maquereau pour les mois à venir, alors que les grosses prises de poisson argenté dans son filet coulissant constituaient pour lui un solide revenu.
Le patron pêcheur est d’autant plus remonté que le poisson capturé par les deux navires-usines de France Pélagique est intégralement débarqué à IJmuiden (Pays-Bas). Il est ensuite destiné à l’export, hormis quelques pourcentages redirigés sur le marché français. « Environ 3 % par le biais de conserveries basées au Portugal et en Espagne », assure à Splann ! le directeur général de l’entreprise, qui confirme que l’intégralité de sa pêche est achetée et commercialisée par la multinationale hollandaise propriétaire de l’armement, Cornelis Vrolijk.
Pour Dimitri Rogoff,........
