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Trois mythes courants sur les entrepreneurs

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12.03.2026

EXPERT INVITÉ. Ce qui paraît bien n’est pas forcément vrai en entrepreneuriat.

Comme vous le savez probablement, j’aime bien détruire cette image idéalisée de l’entrepreneur superhéros qui ressemble de plus en plus à une vedette d’une série télévisée au lieu de quelqu’un en train de bâtir une réelle entreprise.

Parfois, je me demande s’il y a des choses qu’on entend tellement souvent qu’on finit par les croire. Et dans le monde entrepreneurial, c’est encore pire. Les mêmes phrases tournent en boucle dans les événements, des balados, les «pitchs», etc.

On les répète parce qu’elles sonnent bien. Parce qu’elles donnent un sens à l’improbable. Parce qu’elles simplifient des parcours qui, en réalité, sont tout sauf linéaires.

Mais ce ne sont pas toujours des vérités. Ce sont souvent des mythes.

Et les mythes, ce sont des outils puissants. Pas besoin d’écran, de mot de passe ou de batteries: ce sont des récits qu’on se transmet, qui créent une culture commune et une grille de lecture. Il y a 3000 ans, ils servaient à expliquer pourquoi le ciel lançait parfois du feu sur les gens. Aujourd’hui, ils servent à expliquer pourquoi certains entrepreneurs réussissent et d’autres non.

Mais comme dans la Grèce antique, ces mythes ne sont pas toujours exacts. Et quand on les prend au pied de la lettre, ils peuvent même nous entraîner droit vers l’échec.

Voici donc trois mythes populaires sur les entrepreneurs que j’entends trop souvent… et pourquoi il faut les déconstruire avant qu’ils ne vous fassent mal.

Mythe 1: Les entrepreneurs aiment prendre des risques

C’est sans doute l’un des clichés les plus répandus sur l’entrepreneuriat. Dès qu’on parle d’un fondateur, quelqu’un finit par dire qu’il faut être «prêt à prendre des risques». Comme si aimer le danger était une qualité essentielle. Comme si l’entrepreneur était, au fond, une sorte de joueur de poker permanent.

La vérité? C’est exactement le contraire.

Les meilleurs entrepreneurs que je connais détestent les risques. Ils passent leur temps à les réduire, à les anticiper et à les contourner. Pas à les provoquer.

Être entrepreneur, ce n’est pas parier à la roulette. C’est naviguer dans l’incertitude avec des outils, des données, des signaux faibles et beaucoup de lucidité. Le bon entrepreneur ne saute pas dans le vide pour le frisson: il vérifie son parachute dix fois avant de sauter… et idéalement, il évite de sauter.

Cela dit, il faut apporter une nuance importante.

Les entrepreneurs sont souvent plus tolérants au risque que la moyenne. Pas parce qu’ils aiment ça, mais parce qu’ils ont choisi une carrière qui en comporte davantage. Lancer une entreprise est objectivement plus incertain que devenir avocat, médecin ou gestionnaire dans une grande organisation. Ceux qui choisissent cette voie acceptent donc un niveau d’incertitude plus élevé.

Mais accepter un risque n’est pas la même chose que l’aimer.

Un entrepreneur n’est pas un joueur compulsif. Il ressemble plutôt à un alpiniste: il accepte que la montagne comporte des dangers, mais il passe surtout son temps à les analyser, les contourner et réduire les probabilités d’accident.

C’est exactement ce que font les bons entrepreneurs.

Ils testent un marché avant d’investir massivement. Ils lancent une première version d’un produit avant de tout construire. Ils valident un modèle d’affaires avant d’embaucher une grande équipe.

Chaque décision vise à réduire l’incertitude, pas à l’augmenter.

Le problème, c’est que ce mythe pousse certains fondateurs à croire que l’audace consiste à foncer tête baissée. Ils brûlent leur capital trop vite, ignorent les signaux du marché et prennent des décisions impulsives.

Pas parce qu’ils manquaient de courage, mais parce qu’ils ont confondu audace et inconscience.

Le vrai courage entrepreneurial ne consiste pas à aimer le risque. Il consiste à apprendre à le maîtriser.

En fait, il y a énormément d’entreprises qui ne sortent pas de sentiers battus, mais qui misent sur l’excellence opérationnel. On n’est pas obliger d’être l’innovateur par excellence pour devenir entrepreneur et que très souvent, l’innovation viendra des gens qu’on s’entoure.

Mythe 2: Les entrepreneurs sont des penseurs «hors des sentiers battus»

Mon exemple préféré d’ironie en entrepreneuriat est celui où l’on essaie de décrire les entrepreneurs comme créatifs, et on les appelle alors des «penseurs hors des sentiers battus». Quelle façon délicieusement peu créative de qualifier quelqu’un de créatif ! C’est également faux.

Les meilleurs entrepreneurs évitent autant que possible la créativité. La dernière chose qu’ils souhaitent, c’est inventer de nouvelles façons de faire. En réalité, ils préfèrent de loin pouvoir s’appuyer sur des stratégies éprouvées.

Pourquoi? Parce que la créativité est lente, risquée et difficile à tester. Quand on bâtit une entreprise, l’objectif n’est pas de réinventer chaque processus: marketing, ventes, opérations ou développement. L’objectif est beaucoup plus simple, trouver ce qui fonctionne déjà et l’exécuter mieux que la moyenne.

La majorité des entreprises qui réussissent n’ont rien inventé de révolutionnaire. Des restaurants, des entreprises de services, des firmes de construction ou des franchises prospèrent sans jamais révolutionner quoi que ce soit. Leur avantage repose plutôt sur quelque chose de beaucoup plus puissant et souvent sous-estimé: l’excellence opérationnelle. Elle peut se décliner ainsi:

Une meilleure expérience client;

Une meilleure discipline d’exécution.

Et très souvent, ça suffit.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’innovation dans une entreprise. Mais elle ne vient pas toujours du fondateur. Dans la réalité, une grande partie des meilleures idées émergent des gens desquels on s’entoure: un ingénieur qui améliore un produit, un gestionnaire qui optimise un processus ou un vendeur qui découvre une nouvelle approche client.

Les entrepreneurs ne sont pas forcément les plus créatifs dans la pièce.

Mais les meilleurs savent s’entourer de gens qui le sont.

Au final, l’entrepreneuriat ne consiste pas nécessairement à sortir des sentiers battus.

Il consiste beaucoup plus souvent à marcher dans un sentier qui existe déjà… mais à le parcourir mieux que les autres.

Mythe 3 : Les entrepreneurs sont des leaders nés

C’est un classique. On associe spontanément les mots «entrepreneur» et «leader». Comme si l’un allait de pair avec l’autre. Comme si fonder une entreprise faisait automatiquement de toi un meneur d’hommes et de femmes.

Mais dans la vraie vie? C’est beaucoup plus nuancé.

Fonder une entreprise ne veut pas dire savoir la diriger. D’ailleurs, la plupart des fondateurs que je connais ne dirigent plus leur entreprise quelques années plus tard. Soit parce qu’ils se sont fait remplacer. Soit parce qu’ils ont décidé de passer le flambeau eux-mêmes.

Et souvent, c’est pour le mieux.

Parce qu’il faut deux qualités très différentes pour créer une entreprise et pour la faire croître.

Être un leader, c’est mobiliser, structurer, inspirer, gérer des conflits, prendre soin d’une culture et naviguer à travers des cycles longs. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Les meilleurs entrepreneurs que je connais sont ceux qui savent quand mener et quand s’effacer. Ceux qui n’ont pas besoin d’avoir tous les rôles. Ceux qui comprennent que leur force, ce n’est peut-être pas d’être un bon leader, mais d’être un excellent défricheur, un visionnaire et un allumeur d’étincelles.

Et ça aussi, c’est un talent.

Pour ceux qui veulent encore bâtir autrement

Si vous lisez ceci et que vous vous reconnaissez dans un ou plusieurs des mythes, ce n’est pas grave. On les a tous crus à un moment ou un autre.

Mais ce que je propose, c’est de choisir autre chose.

Arrêtez d’essayer de «ressembler à» l’entrepreneur idéal. Ce modèle est flou, souvent faux, et surtout, il ne correspond pas à ce dont ton entreprise a vraiment besoin.

Vous voulez réussir? Soyez le genre d’entrepreneur qui:

Cherche à réduire les risques, pas à les provoquer;

Sait quand être créatif, et quand exécuter avec rigueur;

Accepte que diriger, ce n’est pas forcément ton rôle, et c’est correct comme ça.

On n’a pas besoin de plus de mythes. On a besoin de plus d’entrepreneurs lucides, ancrés et alignés. Ceux qui veulent encore déranger. Vraiment.


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