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Quand les intérêts commerciaux du Canada l’emportent sur les valeurs

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01.04.2026

En février dernier, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a considéré les violences commises au Soudan par les Forces de soutien rapide (FSR) comme « caractéristiques d’un génocide⁠1 ». Quelques mois plus tôt, en octobre 2025, cette force paramilitaire, en guerre contre l’armée régulière depuis près de trois ans, a exécuté plus de 6000 personnes en seulement trois jours à El-Fasher, la capitale du Darfour du Nord.

Depuis le début du conflit, les FSR sont principalement soutenues par les Émirats arabes unis (EAU). Malgré les démentis d’Abou Dhabi, les Nations unies jugent « crédibles⁠2 » les signes d’un soutien militaire, logistique et financier.

Jusqu’à présent, le Canada est pourtant resté silencieux sur ce soutien mortifère.

Comme plusieurs pays occidentaux, le Canada privilégie ses intérêts commerciaux avec les Émirats arabes unis, notamment militaires, au prix d’une diplomatie dite des « valeurs⁠3 » – fondée sur la promotion des droits de la personne et du droit international – qui ne semble plus à l’ordre du jour.

La préservation d’intérêts économiques avec un partenaire devenu majeur au Moyen-Orient ne devrait toutefois pas empêcher que des initiatives soient prises pour que des armes de fabrication canadienne ne se retrouvent, par l’entremise des EAU, à alimenter un génocide au Darfour. Une région pourtant soumise à un embargo onusien sur les armes.

Un partenaire commercial important

Les Émirats arabes unis semblent désormais occuper une place centrale dans l’union des « puissances moyennes » que le premier ministre canadien a appelée de ses vœux à Davos. C’est du moins l’impression qu’a laissée Mark Carney en visitant les EAU en novembre 2025, la première visite d’un premier ministre canadien en exercice depuis 1983.

L’accent de cette visite a surtout été économique. Le partenariat privilégié du Canada avec les EAU – deux « puissances moyennes » autoproclamées – repose en effet sur des relations commerciales en expansion. Ces dernières années, les EAU sont parvenus à se hisser au premier rang des partenaires commerciaux du Canada dans la région.

Lors de la visite de M. Carney, Abou Dhabi a promis d’investir 70 milliards de dollars au Canada, notamment dans l’intelligence artificielle et les minéraux critiques. Les deux pays souhaitent également conclure un accord de libre-échange et doubler leurs flux commerciaux au cours de la prochaine décennie.

À l’instar d’autres capitales occidentales, Ottawa considère aussi Abou Dhabi comme un partenaire diplomatique important, en raison d’une politique extérieure compatible avec les intérêts occidentaux. La proximité des EAU avec Israël et la « modération » affichée de la diplomatie émirienne sont en effet appréciées des partenaires européens et nord-américains d’Abou Dhabi.

Discrédit d’une diplomatie des valeurs

La priorité accordée aux relations commerciales avec les EAU marginalise tous les autres enjeux, en particulier celui du Soudan. En novembre 2025, M. Carney a dit avoir évoqué la situation soudanaise avec les autorités émiriennes. Mais le premier ministre a surtout indiqué avoir discuté du Quad, un mécanisme diplomatique de médiation censé mettre fin au conflit qui réunit les EAU, l’Arabie saoudite, les États-Unis et le Royaume-Uni. Ce faisant, M. Carney a participé à conforter le rôle de médiateur d’Abou Dhabi, malgré sa qualité de belligérant.

Le sujet aurait pourtant pu être abordé différemment. Des armes canadiennes ont en effet été retrouvées entre les mains des Forces de soutien rapide. Ces équipements auraient d’abord été vendus aux Émirats arabes unis avant d’être redirigés vers le Soudan⁠4.

En 2024, le Canada a exporté pour 7 millions de dollars d’armements vers les Émirats arabes unis. Un montant qui pourrait augmenter à l’avenir alors que le gouvernement Carney souhaite « simplifier » le processus d’exportation des équipements militaires.

Le silence canadien contribue donc à pérenniser l’action des EAU au Soudan, malgré une diplomatie qui se targue pourtant d’une défense des droits de la personne.

L’attitude d’Ottawa à l’égard des EAU s’inscrit plus largement dans une diplomatie coupable – voire complice – des actions criminelles d’autres partenaires régionaux, en particulier d’Israël. Le soutien du gouvernement canadien aux frappes israélo-états-uniennes en Iran en a récemment donné un nouvel exemple.

Instabilité régionale

Le Canada doit prendre conscience que les EAU contribuent – au Soudan comme ailleurs en Afrique de l’Est (Libye, Somalie, etc.) – à l’instabilité d’une région stratégique, celle de la mer Rouge, par laquelle transite environ 12 % du commerce mondial⁠5. Comme l’histoire l’a déjà montré, les conflits qui secouent cette région peuvent affecter l’économie globale, donc canadienne.

En plus de fermer les yeux sur les actions déstabilisatrices de ses partenaires émirien et israélien, le Canada a décidé – dans une logique court-termiste – de réduire de 2,7 milliards de dollars sur quatre ans son aide internationale⁠6. Si le pays souhaite véritablement faire de sa diplomatie un outil de protection des droits de la personne et de stabilité, il devrait a minima revenir sur cette décision, et même l’inverser.

Le premier ministre Mark Carney devrait également s’intéresser davantage au continent africain, alors qu’il n’y a effectué aucune visite bilatérale. Et ce, bien qu’il se soit déjà rendu dans 25 pays.


© La Presse