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Quand les fins du monde se rencontrent

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27.03.2026

La lettre de démission de Joe Kent, directeur de la lutte antiterroriste aux États-Unis, est révélatrice de l’influence destructrice et déstabilisatrice d’Israël sur la politique étrangère américaine. Dans sa première entrevue, il fait mention de ce rôle dans le déclenchement de la guerre qui a détruit l’Irak. Il a dit démissionner pour ne pas répéter l’horreur avec l’Iran.

La guerre actuelle dépasse le cadre d’explication géostratégique habituel. En toute logique, pour comprendre ce qui a poussé Trump à se laisser entraîner dans cette guerre au seul bénéfice d’Israël, il faut ouvrir l’angle d’analyse.

Une dimension trop souvent occultée dans les analyses s’impose avec une clarté croissante : les trois acteurs principaux de la crise actuelle – la théocratie iranienne des Pasdaran, le régime de Benyamin Nétanyahou en Israël et l’administration Trump aux États-Unis – sont poussés, chacun à leur façon, par une vision eschatologique du monde. Autrement dit, ils agissent sous l’influence d’acteurs qui croient à la fin des temps. Cette convergence des trois millénarismes, qui annoncent le retour du messie pour un règne de mille ans, produit une dynamique guerrière que la diplomatie classique est structurellement incapable de désamorcer.

L’Iran des Pasdaran : le retour du Mahdi

Depuis 1979, la République islamique s’est construite sur la doctrine du Velayat-e Faqih – le gouvernement du juriste islamique – qui attend le retour de l’imam Mahdi, 12e imam disparu au IXe siècle selon la tradition chiite duodécimaine. La croyance en la réapparition de ce messie est partagée par des millions de chiites dans le monde de façon spirituelle et apolitique.

Mais en Iran, où je suis né, les factions dures des Gardiens de la révolution – les Pasdaran – en ont fait un vecteur idéologique : pour eux, plus l’instabilité régionale est grande, plus le retour du Mahdi est imminent.

Le pouvoir en Iran, contre lequel j’ai longtemps milité activement, est aujourd’hui détenu par les Pasdaran, qui contrôlent tous les secteurs de l’économie, de l’État et de l’appareil sécuritaire, soutenus par un corps de milices composé de près de 1 million de membres.

La théocratie, maintenant dynastique, n’est qu’une façade de légitimation – très fragile au demeurant – pour ce qui est en fait un État-cartel de caractère fasciste. Le peuple iranien – qui s’est soulevé massivement en 2019, 2022 et 2026 – en est la première victime. Son territoire est aujourd’hui le théâtre d’une guerre qu’il n’a pas choisie, au nom de prophéties qu’il ne partage plus.

La reconstruction du Temple et le Grand Israël

PHOTO HAZEM BADER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Kippas à l’image de Benyamin Nétanyahou et de Donald Trump à Jérusalem, le 12 mars 2026

La coalition gouvernementale en place en Israël depuis 2022 constitue le courant le plus extrémiste jamais porté au pouvoir dans l’histoire d’Israël. Le premier ministre Nétanyahou dirige une alliance stratégique avec des ministres comme Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, dont les positions extrémistes ont pour objectif central la réalisation du Grand Israël – lointaine vision biblique – par l’annexion de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et d’une partie des territoires de plusieurs pays de la région allant de l’Égypte à l’Irak⁠1.

Pour les Israéliens plus fondamentalistes, le but ultime est la reconstruction du Troisième Temple sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, où se trouve la mosquée Al-Aqsa… qui passe par la destruction de celle-ci.

Dans cette cosmologie, la guerre contre l’Iran n’est pas vraiment une opération sécuritaire : c’est une étape nécessaire vers l’accomplissement d’une promesse divine. Certains dirigeants israéliens ont explicitement qualifié la guerre à Gaza d’« Armageddon »⁠2. La stratégie sous-jacente est révélatrice : Israël sait qu’il ne peut affronter seul l’Iran. L’objectif est donc de créer les conditions d’une escalade qui rende l’entrée en guerre des États-Unis inévitable – un calcul qui a fonctionné si on se fie à Joe Kent.

États-Unis : Trump pris en otage par ses alliés eschatologiques

La victoire de Trump en novembre 2024 a placé au centre de l’exécutif américain une coalition hybride : d’un côté, des chrétiens évangéliques sionistes – plusieurs dizaines de millions d’électeurs qui croient, sur la base d’une lecture littérale de l’Apocalypse, que le retour du Christ est conditionné par la reconstruction du Temple et une bataille finale à Jérusalem ; de l’autre, des donateurs et conseillers de la mouvance « Israel First », comme la famille Adelson, qui œuvrent pour aligner intégralement la politique étrangère américaine sur les objectifs de la droite israélienne⁠3.

L’ironie tragique est que cette alliance repose sur un malentendu théologique fondamental : dans la cosmologie évangélique, les Juifs devront à terme se convertir ou périr – ce que les sionistes israéliens taisent en tout cynisme.

Mais chaque camp utilise l’autre à ses propres fins eschatologiques : les fondamentalistes en Israël comptent sur le Messie tant attendu pour régler le compte de tous les mécréants.

Trump – élu sur des promesses de non-interventionnisme – se retrouve entraîné dans un conflit qu’il ne contrôle plus. Les fractures internes au mouvement MAGA illustrent cette tension : Tucker Carlson, Joe Kent, Candace Owens et Steve Bannon dénoncent publiquement la mainmise d’un lobby pro-Israël sur la Maison-Blanche, mais peinent à inverser la trajectoire.

La convergence fatale de dangereux délires

Ce qui rend la situation d’une gravité sans précédent, c’est la triple synchronisation de ces millénarismes. Pour la première fois dans l’histoire moderne, trois acteurs majeurs d’un même conflit partagent une vision téléologique de la guerre : la destruction n’y est pas un échec – c’est une étape vers la rédemption. Le chaos appelle la venue du Mahdi, véritable messie des chiites. La guerre prépare la reconstruction du Temple, condition à l’avènement du Mashia. Et l’Armageddon hâte le retour du Christ. Dans ce cadre, la paix elle-même devient une menace spirituelle pour ces fanatiques. C’est précisément ce qui rend la rationalité diplomatique impuissante : on ne négocie pas avec des acteurs qui croient servir une vérité divine supérieure à tout calcul humain.

Au bout du compte, le coût de ces délires millénaristes croisés est payé par les mêmes personnes : les civils iraniens, palestiniens, israéliens, libanais. Leurs dirigeants – installés dans leurs palais, bunkers et manoirs – ne partageront pas leur destin. La seule réponse possible reste ce qu’elle a toujours été : l’éveil politique des peuples et leur refus collectif de mourir pour les prophéties de leurs élites. Face à de telles hallucinations, la lucidité est la première forme de résistance.


© La Presse