Il y a quatre-vingts ans se déroulait le procès de Nuremberg contre les hauts responsables du régime nazi. Le psychiatre américain chargé d’examiner 22 d’entre eux avait conclu qu’ils étaient des hommes comme les autres, rappelle l’éditeur Jean-François Goulon. Un avertissement pour l’avenir.
« Une démocratie s’affaiblit lorsque ses citoyens renoncent à l’exercer »
À Nuremberg, le mal à l’état pur ne portait pas le visage de la folie. Les hommes que l’on aurait voulu croire déments se révélèrent, aux yeux du psychiatre chargé de les examiner, parfaitement rationnels. Cette conclusion, formulée dès 1946 par Douglas Kelley, détruisait l’explication la plus commode : celle de l’aberration psychiatrique. Si ces dignitaires nazis n’étaient pas atteints d’une folie avérée, où se situait l’origine du mal ?
Durant les cinq mois exigeants à côtoyer les prisonniers en attente de leur procès, Kelley mena un travail méthodique pour comprendre ce qui se passait dans la tête des nazis : examens psychiatriques approfondis, entretiens répétés, tests psychologiques, dont les célèbres planches de Rorschach. Il observa des personnalités marquées – narcissiques, paranoïdes, parfois instables –, mais rien qui relève d’une pathologie clinique susceptible de les soustraire au registre ordinaire de la responsabilité humaine.
Nationalisme exacerbé
Leurs traits communs n’étaient pas la démence, mais l’intensité : une ambition démesurée, une discipline de fer, une capacité de travail presque obsessionnelle, et surtout l’aptitude à mettre leur intelligence au service d’une idéologie meurtrière, nourrie par un nationalisme exacerbé.
Douglas Kelley ne se limita pas à analyser les 22 accusés. À travers les témoignages croisés, les entretiens et les recoupements, il tenta également de reconstituer la personnalité intime d’Adolf Hitler, absent du procès mais omniprésent. Si Hitler n’est pas là physiquement, l’ombre du Führer était partout ; il interrogea ses secrétaires, son médecin personnel, ses proches collaborateurs, tous détenus dans les étages supérieurs de la prison.
Son diagnostic est sans ambiguïté. Hitler fut d’abord un homme profondément frustré, marqué par un sentiment d’infériorité persistant. Pour le surmonter, il développa un puissant mécanisme de surcompensation, jusqu’à nourrir une conviction sincère de sa propre supériorité – et de sa mission historique, quasi divine. Personnalité anormale, sans doute. Mais pas au point que ses traits, transposés chez un individu sans pouvoir, eussent immédiatement alarmé son entourage.
La constatation que les crimes nazis ne pouvaient être attribués à une aliénation psychiatrique collective conduisit Kelley, dès 1946, à formuler un avertissement peu entendu : il suffirait que des circonstances politiques favorables portent au pouvoir des personnalités animées des mêmes ressorts pour qu’un régime démocratique bascule.
Ce que Douglas Kelley comprit à Nuremberg est d’une simplicité glaçante : le danger ne réside pas dans la folie, mais dans une rationalité froide lorsqu’elle s’allie à l’ambition et au pouvoir sans contrepoids. L’avertissement qu’il adressa à ses compatriotes en 1946 ne trouva qu’un écho limité. Les grands canaux de diffusion de l’époque ne l’ont guère relayé, et le débat public se détourna rapidement de cette question dérangeante.
Cette mise en garde est formulée dans 22 Cells in Nuremberg (1946), l’ouvrage de Douglas Kelley désormais traduit en France sous le titre Les 22 de Nuremberg. Dans la tête des nazis (1). Quatre-vingts ans plus tard, ses propos n’ont rien perdu de leur force. Ils résonnent même avec une acuité particulière, alors que la participation civique s’érode dans de nombreuses démocraties.
Majorité indifférente ou dispersée
Kelley observait déjà qu’une minorité organisée, déterminée et cohérente peut orienter le destin d’une majorité indifférente ou dispersée. Ce déséquilibre, écrivait-il en substance, constitue le terreau le plus favorable aux dérives autoritaires. Si la tentation de concentrer toujours davantage le pouvoir traverse périodiquement les régimes démocratiques, la réponse ne relève ni de la psychiatrie ni de l’indignation morale, mais de la vigilance civique. Une démocratie ne meurt pas seulement sous les coups de ses ennemis. Elle s’affaiblit lorsque ses citoyens renoncent à l’exercer.
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Procès et affaire judiciaire
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