Les trois corps de la crise selon Romaric Godin
Parmi tous les livres publiés ces derniers temps sur la situation économique et politique mondiale, celui de Romaric Godin, Le problème à trois corps du capitalisme, Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face), La Découverte, 2026, fait figure d’exception. D’abord parce qu’il s’écarte des poncifs dominants qui masquent la réalité ; ensuite parce qu’il renoue avec les concepts fondamentaux de la critique de l’économie politique ; enfin parce qu’il propose une synthèse qui allie ensemble l’économique, le social, l’écologique, le géopolitique et le culturel.
Commençons par dire un mot du titre de Romaric Godin (RG pour la suite) : il s’inspire d’un roman de science-fiction d’un auteur chinois, Liu Cixin, Le Problème à trois corps, pour désigner dans l’esprit de RG la crise économique, la crise sociale et la crise écologique, qui ne peuvent être résolues séparément parce qu’elles résultent d’une même « cause matricielle » (p. 19), l’accumulation du capital, responsable du chaos actuel. L’auteur explique l’impossibilité d’isoler les trois phénomènes car le problème à trois corps est insoluble, par analogie avec l’astronomie où une telle impossibilité tient à « l’effet conjugué de la gravité sur les trois corps. Échapper au problème passe donc par la sortie du champ de gravité de ces trois étoiles » (p. 18). On se doute qu’il s’agira alors de sortir du capitalisme.
1. La pertinence des concepts fondamentaux de la critique de l’économie politique pour analyser le capitalisme
Le premier chapitre du livre de RG propose un cadre théorique permettant d’embrasser ensemble les « trois corps ». Ce cadre est celui construit par Marx parce que « le capital, force directrice de l’économie, est le nœud du problème, l’équivalent de la gravité pour notre problème à trois corps » (p. 24). Marx fut le premier à comprendre le capital comme un rapport social dont la finalité est de produire de la valeur selon un processus qui n’a et ne doit pas avoir de terme. « Lorsque toute relation avec les autres et avec la nature est médiatisée par la marchandise, l’être humain devient étranger à son propre monde, il ne le voit plus qu’à travers cette marchandise. » (p. 28). Le mérite de Marx est d’avoir brisé ce fétichisme, c’est-à-dire « la naturalisations des lois capitalistes » (p. 32) ou la « réification des rapports sociaux » (p. 35).
Comment le cadre d’analyse de Marx défendu par RG s’applique-t-il aujourd’hui ? « La lecture défendue ici, écrit RG, est que, depuis les perturbations du début des années 1970 et encore davantage depuis la grande crise financière de 2008, le capital est en sous-régime : la croissance ralentit. Ce qui l’oblige à prendre des mesures de plus en plus violentes pour assurer l’accumulation du capital : pillage de l’État, renforcement de la discipline dans le travail, fuite en avant technologique. […] Dans une lecture marxienne, on se souviendra cependant que rien n’est possible pour le capital sans deux facteurs essentiels : le travail humain, qui suppose le contrôle des rapports sociaux, et la nature, dont la transformation pour satisfaire les besoins constitue le cœur de la production. Cette transformation repose sur le "métabolisme de la nature" et du travail. » (p. 34). Il s’ensuit que « la crise économique contraint les sociétés et les mesures de protection de la nature. La crise sociale et anthropologique empêche toute adaptation à la crise climatique et rend l’équation économique plus délicate à résoudre. » (p. 36).
Le plus étonnant pour les économistes orthodoxes est que le sous-régime actuel du capitalisme semble être devenu permanent. La raison en est que plus la production de valeur est importante, plus il est........
