Je ne sais pas comment vivre
Je me tiens là, à l’orée de cette année qui, déjà, nous effondre, nous surprend, ou ne nous surprend plus malheureusement. Je me tiens là, en vous disant que je ne sais pas comment vivre cette époque, celle qui est la nôtre et qui réclame quelque chose de nous. Et pourtant, on pourrait s’attendre à ce que je sache mieux, parce que je suis psy et parce que je prends la parole, et qu’il paraît que les gens aiment se faire dire « comment faire ».
Pourtant, je vous le dis, je ne sais pas comment vivre pour tenir dans cet espace où l’horizon me semble parfois si bas que ce n’est pas qu’un canal qui s’y perdrait, mais tous les océans du monde. Non, je ne sais pas comment vivre.
Je pense que je ne l’ai jamais su.
Ou alors peut-être au tout début, avant les mots, avant que ne se déploie en moi cet espace que l’on appelle « le sujet ». Peut-être ne savais-je vivre que lorsque d’autres me tenaient en vie ; ma mère, mon père et la sécurité qu’ils savaient déposer autour du petit animal pas-encore-devenu-vraiment-moi que j’étais. Mais il me semble bien que, dès que cet espace, cet assemblage unique au genre humain, d’imaginaire, de langage et de corporalité, est devenu tangible et que je me suis mise à passer le monde au travers de ce tamis unique de moi, je n’ai jamais su ce qu’il fallait faire pour bien vivre. Je n’ai jamais su comment traverser chaque couche de deuil qu’aura constituée la sortie de cette enfance qui, pourtant, est encore à bout de toucher, juste là, sous les couches de protection que les rebords du monde auront infligées à mon cœur. Je ne sais pas comment vivre.
C’est peut-être pour cette raison précise que j’ai tant de mal à habiter l’espace de ma parole, y compris celui-ci, avec vous, du haut d’une forme de certitude morale, qui dicterait le bien, le mal, les........
