menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Des canettes aux effets ravageurs

13 0
16.03.2026

Le 12 janvier 2024, Zachary Miron partait skier à Morin-Heights avec ses copains, en sortie scolaire. Le jeune sportif de 15 ans avait la vie devant lui. Le matin, il avait pris sa dose de Biphentin, un stimulant prescrit pour traiter son trouble déficitaire de l’attention. Entre deux descentes, l’adepte de planche à neige avait bu une canette de Red Bull, une boisson énergisante. Mais le pire est survenu, car l’interaction néfaste entre le médicament et la caféine du Red Bull lui fut fatale.

Ce drame fut relaté en décembre par Julie Dufresne, journaliste à Enquête, à Radio-Canada. Elle s’intéresse depuis longtemps aux risques des boissons énergisantes pour la santé des jeunes. Une seule canette, d’apparence inoffensive, d’un produit très consommé par les jeunes. Un seul médicament de prescription courante pour le TDAH, une réalité de plus en plus connue, et le mélange des deux a causé une arythmie provoquant une mort subite. Des cardiologues ont lancé une mise en garde contre ce risque méconnu.

Le cas de Zachary Miron n’est pas isolé. Il s’ajoute à d’autres signalements troublants d’interférence mortelle entre une molécule destinée à traiter le trouble déficitaire de l’attention et la caféine contenue dans une boisson énergisante. Les mises en garde visant ce commerce particulièrement prisé par les jeunes sont connues depuis un moment, et, bien qu’il ait promis d’intervenir dans ce dossier, le gouvernement de François Legault n’a toujours rien mis en marche.

C’est dans ce contexte que Québec solidaire (QS) presse le gouvernement d’agir. Le leader parlementaire de QS, Guillaume Cliche-Rivard, espère que la Commission de la santé et des services sociaux de l’Assemblée nationale se saisira de ce dossier, au nom de la protection des jeunes. Il souhaite que, comme ils l’ont fait pour la question des répercussions des écrans et des réseaux sociaux sur la santé des jeunes Québécois, les parlementaires puissent mettre la partisanerie de côté afin de se concentrer sur cet enjeu de santé publique. Nous espérons que ce vœu sera entendu parce que la démarche est légitime, urgente et nécessaire.

Comment se fait-il que la mise en lumière d’un enjeu de santé par les instances-conseils du gouvernement et des autorités comme Santé Canada n’ait pas convaincu les élus de l’urgence d’agir ? Il y a de ces mystères insondables dans la priorisation des actions gouvernementales.

Car les dangers des boissons énergisantes pour les jeunes ne sont pas une nouvelle découverte. L’Institut national de santé publique du Québec se penche sur le sujet depuis au moins le tournant des années 2010. On a conclu que les enfants et les adolescents sont à risque d’intoxication ou d’effets indésirables liés à la consommation de caféine. Santé Canada ne recommande pas l’ingestion de ces produits par des jeunes de moins de 14 ans, et, depuis janvier dernier, il impose un nouvel étiquetage à ces produits dits « supplémentés » — des aliments préemballés auxquels ont été ajoutés un ou plusieurs ingrédients déterminés, comme la caféine dans le cas des boissons énergisantes. Santé Canada recommande aux moins de 18 ans que leur consommation ne dépasse pas 2,5 mg de caféine par kilogramme de poids corporel (un ado de 50 kg ne pourrait ainsi pas ingérer plus de 125 mg par jour). Or, une seule canette de ce produit contient entre 50 et 180 mg de caféine.

Tout cela ne serait pas aussi préoccupant si l’on ne constatait pas un engouement des jeunes pour ces boissons présentées comme de joyeux suppléments colorés censés pimenter la journée, l’activité sportive, la sortie de plein air ! Le marketing des boissons énergisantes repose largement sur des thèmes liés à l’attrait pour la rébellion, le risque et l’aventure qui se manifeste souvent à l’adolescence. Les commandites de sports extrêmes, les influenceurs sur les réseaux sociaux, les emballages accrocheurs pensés pour les adolescents : tout est conçu pour séduire un public jeune. Et ça fonctionne. Un sondage Léger réalisé en 2021 a montré que près de quatre jeunes de 15 à 24 ans sur cinq ont déjà consommé ces boissons, dont plus de la moitié plusieurs fois par année.

Radio-Canada nous apprenait récemment que le gouvernement Legault dispose d’un rapport sur la question déposé en 2023 par un comité d’experts mandaté par son propre ministère de la Santé. Des 12 recommandations qu’il contient, l’une préconisait que l’on interdise la vente de ces produits aux mineurs et qu’on en encadre très sévèrement la présence dans certains lieux (par exemple dans les centres sportifs et de loisirs ainsi que dans les établissements fréquentés par des jeunes et les commerces environnants).

La ministre de la Santé, Sonia Bélanger, se dit préoccupée par la situation, mais n’a pas encore soufflé mot sur les actions qu’elle serait prête à entreprendre. Pour les parents de Zachary Miron, cette inaction est désespérante. Si des mesures coercitives, comme l’interdiction de la vente de boissons énergisantes dans des centres sportifs, avaient été en vigueur, leur fils serait peut-être encore des nôtres.

Ce texte fait partie de notre section Opinion. Il s’agit d’un éditorial et, à ce titre, il reflète les valeurs et la position du Devoir telles que définies par son directeur en collégialité avec l’équipe éditoriale.


© Le Devoir