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Je ne travaille pas pour un système de «santé»

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13.03.2026

MusiArt, une chorale regroupant des patients en psychiatrie de l’Hôpital général de Montréal, a été sauvée in extremis par des donateurs privés et l’organisme Les Impatients, ce qui permet de la maintenir (mais ailleurs) pendant deux ans. Après ? On verra. La nouvelle devrait nous réjouir ? Sauf que…

Le sursis de cette chorale destinée aux patients atteints de troubles psychiatriques, active depuis 1998, pointe un nouveau désinvestissement du gouvernement vis-à-vis de nos patients. La psychiatrie, parent pauvre de la médecine, offre une expression chaque jour plus évidente de ce retrait.

Oh, mais après tout, diront certains, ce n’est pas le fait de pousser la chansonnette qui guérit les gens, hein ?

C’est vrai : ce projet permettait « juste » aux patients de partager un temps de rencontres, d’échanges, donc du lien (mais finalement, on peut se connecter en ligne, car le système a pensé à tout).

Cette chorale permettait aussi aux patients de bénéficier des effets — reconnus scientifiquement — de la musicothérapie. Quand même. Mais une chanson rapporte moins qu’un cacheton (une pilule) au système capitaliste, on le sait.

Aucun intérêt donc ici, et les gestionnaires sont clairs : ce n’est pas un service essentiel. Donc, Santé Québec n’investit pas.

Quand je lis ce genre de nouvelle, je me dis qu’on devrait cesser d’appeler notre système un système de « santé ».

Parce que, de toute évidence, on n’a rien compris de ce que sont la santé et ses déterminants. Guérir, c’est beau, c’est noble, mais idéalement, avant de guérir, on pourrait prévenir.

Prévenir la survenue de la maladie, prévenir sa rechute, prévenir son aggravation, prévenir le développement de troubles dits comorbides qui surviennent parce que, justement, les patients sont isolés, invisibilisés et considérés comme des numéros dans ce réseau. Parce que tout est centré sur le malade, sa maladie et son plan de traitement. Le curatif, en somme.

Pourtant, en psychiatrie (mais aussi comme cela devrait être partout en médecine), le soin, ce n’est pas que cela : il est aussi fait de tous les « à-côtés ». Parce que la racine du mot « soin » ne veut pas dire « guérir », mais « se préoccuper de »…

Et si on avait un vrai système de santé, qui ne se sentirait pas hot uniquement dans l’action quand la maladie est là ? Comme dans toutes les séries télé médicales où l’on a le sentiment que l’adrénaline est le carburant du soin… et où l’on ne se sent jamais aussi vivant que quand on a réussi à sauver un patient en urgence avec un trombone et un stylo en guise de trachéotomie.

Non, ce n’est pas cela, le système de santé. Ça, c’est un système qui réagit à la maladie. Mais c’est aussi un système qui ne fait rien ou pas grand-chose pour la prévenir.

La santé et surtout la santé mentale, elles, nécessitent du lien, du temps, du partage, des échanges. Elles nécessitent que la confiance puisse se placer, tranquillement, pour que l’histoire se dise, les traumatismes se dévoilent. Pour que ce qui est caché (parce que jugé honteux par le patient et pointé du doigt comme tel par tant d’autres) puisse se découvrir. Petit à petit.

Pour que la tension interne et les crispations diminuent, que le corps puisse se délier et peut-être, ne serait-ce que le temps d’une chanson, tiens, ressentir autre chose que le poids du trouble.

Le système de « santé » nécessite des lieux, et pas juste un bureau médical : un lieu pour se déposer un peu, pour élever la voix, pour la faire jaillir. Elle est si souvent bâillonnée, cette voix, ou, si elle est « osée » par le patient, elle est alors souvent non écoutée, banalisée, détournée ou muselée.

On voudrait un système qui considère que cette chorale et les autres initiatives de soins et de liens qui l’habitent sont véritablement essentielles et vitales pour nos patients.

Un système de « santé » qui, pour reprendre Levinas, une fois qu’il a vu le visage de chacun, a une responsabilité infinie à son égard, une dette symbolique, éthique, qui ne devrait pas lui faire détourner le regard. Qui fait que chaque visage sort de l’anonymat et que chaque voix se fait entendre.

Ces moments partagés dans cette chorale, entre autres, c’est aussi ça, un système de santé.

Un système de soins réel, ce sont donc aussi tous les à-côtés qui le composent : cette chorale, ce groupe d’ados avec lesquels je pars en forêt, cet atelier de théâtre, cette activité de cirque, ce moment d’arrosage de mes plantes avec ce patient autiste dans mon bureau.

Les soins en psychiatrie, surtout, sont pluriels et convoquent toutes les sphères de vie du patient, remettent un peu de beau, de doux, de créatif et de vivant dans un quotidien parfois extrêmement sombre où l’abîme n’est jamais bien loin et où la noirceur de la pensée est un cavalier envahissant.

Ces à-côtés réhumanisent et relient les gens, restaurent la dignité bafouée non seulement par la maladie, mais aussi par les institutions.

Alors, j’ai honte qu’on ose parler de système de santé quand on fait des coupes dans ce qui est vital pour nos patients. Cela n’en fait rien d’autre qu’un système interventionniste, qui réagit quand le mal est déjà là.

Je travaille visiblement pour un système de maladie. Pas un système de santé.

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