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La leçon hongroise

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15.04.2026

On ne se souvient pas qu’une élection dans un pays de 9,5 millions d’habitants ait eu une résonance aussi forte dans tout le monde démocratique.

Le 12 avril 2026, la cinglante défaite essuyée par le leader hongrois Viktor Orbán et son parti Fidesz a mis fin à 16 années de gouvernance de celui qui s’était imposé comme l’icône de la droite radicale populiste mondiale, le modèle à suivre, l’archétype du « state capture » ou État-parti, l’architecte de la démocratie illibérale. À peu près tous les leaders de la droite radicale ont scandé leur admiration pour ce populiste de choc, y compris Donald Trump et J.D. Vance, qui est venu à Budapest l’appuyer à quelques jours du vote.

Ce basculement politique montre que la démocratie, comme système politique, est plus forte que ce que l’on en dit souvent. Le régime de Viktor Orbán était régulièrement décrit comme indélogeable, le plus accompli des gouvernements populistes. Il avait mis la main sur tous les contre-pouvoirs qu’une société puisse avoir pour limiter le pouvoir politique : l’administration publique, les forces policières et militaires, la justice, les médias, les groupes de pression, l’éducation supérieure. Le secteur privé a été largement coopté.

La Hongrie était encore une démocratie : des élections avaient lieu, la concurrence multipartite existait, mais le parti au pouvoir faussait le jeu en sa faveur par le favoritisme, le contrôle des médias et la coercition sélective.

Orbán a fait cela au nom d’un populisme assumé, le mettant en scène comme un homme fort, l’âme de la nation, protégeant le peuple contre une élite déconnectée, corrompue, cosmopolite, au service de forces étrangères – dont notamment l’Union européenne – décrites comme hostiles à la Hongrie. Il s’est érigé en protecteur du « vrai peuple » en brandissant toutes sortes de dangers : l’immigration, les minorités sexuelles, les politiques climatiques bruxelloises, le philanthrope George Soros et le voisin ukrainien.

L’œuvre d’Orbán a été louangée par la droite radicale, notamment le mouvement MAGA (Make America Great Again), comme la source d’inspiration, la voie à suivre. Kevin Roberts, président de la très conservatrice Heritage Foundation et l’homme derrière le « Projet 2025 », l’a vantée non pas comme un modèle de gouvernance conservatrice, mais comme le modèle. Le Projet 2025, qui vise à renforcer considérablement le pouvoir présidentiel, a pu être décrit comme une tentative d’« orbaniser » les États-Unis⁠1.

Encore il y a quatre ans, lors des élections de 2022, Orbán et sa coalition avaient remporté une victoire écrasante, dépassant la majorité absolue des suffrages exprimés ainsi que la majorité des deux tiers des sièges. Il n’a fallu que deux ans à un politicien talentueux et déterminé, Péter Magyar, lui-même issu du parti d’Orbán, pour lancer son propre mouvement, baptisé Tisza, et renverser la vapeur. Les forces d’opposition, jusqu’alors divisées et disparates, ont fait union sacrée derrière ce politicien conservateur, y compris la gauche et les jeunes.

PHOTO DENES ERDOS, ASSOCIATED PRESS

Péter Magyar et son parti Tisza ont remporté les élections législatives en Hongrie, délogeant ainsi Viktor Orbán.

Ils se sont retrouvés unis par leur profond rejet d’une corruption endémique, devenue trop manifeste, et d’un appareil de propagande trop perçu comme tel pour rester crédible. De graves difficultés économiques et la baisse ressentie du pouvoir d’achat ont été dénoncées comme le résultat de l’incompétence et de la gabegie d’un régime corrompu.

Résilience et vigilance

Cette excellente nouvelle pour la démocratie est attribuable d’abord à la résilience de ces démocrates hongrois et à leurs choix tactiques judicieux. Cependant, elle est aussi le résultat de l’effort continu que déploie l’Union européenne, avec sa Commission et son Parlement, pour se porter à la défense des droits de la personne et de la démocratie au sein de tous ses États membres, jusqu’à rendre ses aides financières conditionnelles au respect de l’état de droit.

Quand l’Union européenne a gelé de 17 à 18 milliards d’euros de paiements à la Hongrie au motif que son gouvernement ne respectait pas l’état de droit, elle a joué son rôle pour la démocratie.

Les Canadiens peuvent accueillir comme une bonne nouvelle la chute d’un leader populiste européen proche de Poutine, opposé à l’appui à l’Ukraine et obstructionniste au sein de l’Union européenne. Sa proximité avec un président Trump devenu toxique en Europe lui a certainement nui.

Ce tournant pris en Hongrie n’annonce pas forcément un déclin universel de la droite radicale populiste. Il ne préjuge pas de ce qui se passera en Hongrie ou ailleurs, que ce soit lors des élections de mi-mandat américaines ou de l’élection présidentielle française.

Mais la leçon hongroise doit être retenue. Une démocratie ne doit pas laisser un leader populiste centraliser le pouvoir entre ses mains, au nom de la protection du peuple contre les élites. Il ne faut pas laisser se politiser les institutions libérales servant de barrière à cette concentration du pouvoir : une administration publique professionnelle, une justice indépendante, la liberté de la presse, un Parlement en mesure de jouer son rôle, de réelles autorités locales et régionales, la liberté académique, etc.

Il faut rejeter cette idéologie qui érige « le vrai peuple » en entité homogène ou en nation figée, ne pas céder à cette politique identitaire qui exacerbe les tendances xénophobes.

L’exemple hongrois solidifie la confiance dans la démocratie libérale et doit renforcer la détermination à ne pas la laisser éviscérer par la droite radicale populiste ni en Europe ni en Amérique.


© La Presse