Défendre et bâtir le Canada… mais pour qui ?
Pour les doctorantes Noémie Veilleux et Gabrielle Goyet, les coupes en politiques sociales découlant de la militarisation ne sont pas un accident de parcours, mais s’inscrivent dans la structure même du nouveau discours sécuritaire canadien.
« Défendre le Canada, c’est bâtir le Canada. » Répétée par le gouvernement canadien depuis le lancement de la Stratégie industrielle de défense, cette phrase témoigne d’une vision claire pour le pays. Aussitôt, une question s’impose : bâtir quoi exactement, et pour qui ?
Une chronique récente de La Presse a signalé que les programmes sociaux allaient écoper du virage militaire canadien1. Lorsqu’on s’intéresse au discours du premier ministre Carney, on remarque que cette conséquence n’est pas un accident de parcours : elle est inscrite dans la structure même du nouveau discours sécuritaire canadien, qui efface les dimensions humaine et sociale de la sécurité.
La sécurité comme enjeu techno-industriel
Le discours gouvernemental a une caractéristique frappante : il parle abondamment de défense sans jamais vraiment parler de guerre. Les armes deviennent des « capacités » et les dépenses militaires, des « investissements ». L’État n’évoque jamais les corps exposés aux conflits, ou qui souffrira de la remilitarisation mondiale. Il parle d’« optimisation » et de « modernisation », de « technologie » et de « progrès ».
Ce glissement de vocabulaire n’est pas anodin : en traduisant des choix politiques majeurs dans un registre technique et économique, le discours les soustrait au débat moral et démocratique qu’ils requièrent.
Cette stratégie n’a rien de nouveau. Sous les mots « pragmatisme », « innovation » et « compétitivité », c’est une vieille logique qui revient : l’État guerrier, la force comme réponse, la puissance comme mesure du sérieux. On réhabilite un paradigme du XXe siècle avec un vocabulaire du XXIe. C’est un retour en arrière présenté comme une avancée, comme une évidence.
Ce discours ne se contente pas de définir la sécurité : il décide ce qui mérite d’être protégé (les frontières, l’économie, la souveraineté), et par quels moyens (la remilitarisation massive). Les populations vulnérables aux effets des conflits et de la militarisation n’y apparaissent pas. Les coûts sociaux du réarmement n’y sont pas débattus. Ils sont dissous par un vocabulaire qui disqualifie l’arbitrage nécessaire entre les politiques de défense et les politiques sociales.
Défense et économie sont présentées comme deux faces d’une même médaille, rendant le réarmement à la fois incontestable et incontesté. Remettre en question les dépenses militaires, c’est remettre en question la création d’emplois. Les chiffres projetés – sans marge d’erreur, sans modèle économique, sans solution de rechange – donnent à la militarisation l’apparence d’une vérité comptable.
Le premier ministre assure qu’il n’y aura pas de coupes dans les programmes sociaux. Pourtant, les conflits passés ne mentent pas : la hausse des dépenses militaires s’accompagne généralement d’une compression des dépenses sociales, dont les femmes et les communautés vulnérables subissent les conséquences2.
Ce n’est pas une fatalité, mais bien un choix politique fait par des décideurs qui, pour la plupart, ne compteront pas parmi les perdants. Les arbitrages qui se profilent sur les pensions, les transferts en santé et les programmes sociaux toucheront d’abord celles dont la sécurité quotidienne repose précisément sur ces filets. Pendant ce temps, le débat sur le réarmement se tient majoritairement entre hommes, dans un langage d’experts, sur des enjeux présentés comme trop complexes pour être contestés. Ce n’est pas de la neutralité ; c’est de l’indifférence.
L’abandon du réel leadership sécuritaire canadien
Ce discours efface les dimensions humaine et sociale de la sécurité, pourtant au cœur des visions antérieures de la paix et de la sécurité nationale. Depuis les années 1990, le Canada avait bâti quelque chose de distinct et d’innovant, repris par de nombreux pays : une politique étrangère fondée sur la sécurité humaine, le désarmement, la protection des civils et l’égalité des genres.
Cet héritage n’est pas explicitement remis en question – il est simplement absent. Ce silence n’est pas anodin : il permet de présenter le retour à l’État militaire non comme un choix, mais comme une nécessité.
Il est possible de défendre l’idée que la situation géopolitique actuelle exige un réarmement du Canada. Cela dit, cette position doit s’assumer pour ce qu’elle est : un choix politique coûteux qui fait inévitablement des perdants. Alors que le gouvernement Carney vient d’obtenir officiellement la majorité en Chambre, la mise à jour budgétaire du printemps est un premier test. Nommera-t-on enfin les arbitrages ? Va-t-on continuer de désavouer qui subira les conséquences du réarmement ?
Un discours qui se présente comme pragmatique et inévitable est rarement l’un ou l’autre. Ce que le langage de l’un construit, d’autres peuvent le déconstruire. Ce travail commence par refuser de laisser passer les évidences sans les remettre en question.
