« Mais papa, toutes mes amies sont là-dessus. »
Neuf entrepreneurs, investisseurs et philanthrope québécois du milieu de la technologie s’allient pour demander au gouvernement fédéral de légiférer pour interdire l’accès aux réseaux sociaux avant l’âge de 16 ans, comme cela se fait ailleurs dans le monde.
Les signataires signent au nom de sept autres cosignataires du milieu de la technologie *
Cette phrase, nous l’avons entendue. Chez l’un d’entre nous, elle est revenue un soir, puis un autre, puis encore, portée par une enfant qui venait d’avoir 13 ans. Depuis des mois, la demande est formulée sans provocation, sans crise : ouvrir un compte Instagram. La réponse, elle, est restée ferme. Non.
Alors l’enfant a argumenté. Avec sérieux. Avec logique. Comme on parle à des adultes qui refusent de regarder la réalité en face. Toutes ses amies y sont. Le soir, elles s’écrivent, s’envoient des photos, partagent des blagues qui circulent en ligne et qui, le lendemain, deviennent des éclats de rire dans la cour d’école. Être absente de cet espace, ce n’est pas seulement manquer une application : c’est arrivé après coup dans la conversation, vivre à côté d’un morceau de la vie commune.
Face à ça, nous nous regardons. Et nous restons sans réponse.
Pourtant, nous ne sommes pas naïfs. Nous travaillons en technologie depuis des années. L’un d’entre nous a dirigé une division d’authentification faciale chez Intel, en Californie, la même technologie qui déverrouille aujourd’hui votre téléphone.
Nous concevons, analysons, ou avons contribué à bâtir les systèmes numériques dans lesquels nos propres enfants grandissent.
Ce que nous savons, et que la majorité des parents ne savent pas, c’est que cette conversation n’a rien d’un accident. Le sentiment d’exclusion ressenti par cette enfant n’est pas une dérive. Il a été conçu. Littéralement. Le mois dernier, lors d’un procès historique à Los Angeles, les avocats ont présenté un document interne de Meta affirmant sans détour : « Si on veut gagner gros avec les ados, il faut les attirer comme préados. » Une autre note interne révélait que les enfants de 11 ans étaient quatre fois plus susceptibles de revenir sur Instagram que sur toute application concurrente. La plaignante, qui avait commencé Instagram à 9 ans, poursuivait Meta, YouTube, Snap et TikTok. Le 25 mars 2026, le jury a tranché : Meta et YouTube ont été reconnus responsables d’avoir conçu des produits délibérément addictifs pour les enfants.
L’enfant dont il est question ici n’est pas accro à Instagram. Mais ses amies, elles, ont été happées avant même d’avoir les outils pour comprendre ce qu’on leur faisait. Le rôle de parent, aujourd’hui, consiste trop souvent à expliquer à une enfant de 13 ans que le reste du monde s’est trompé pendant qu’elle nous regarde comme si le problème, c’était nous.
Pendant ce temps, l’Australie a légiféré. Le Brésil aussi. Le Royaume-Uni a agi. Le Canada, lui, débat encore.
Place à l’estimation d’âge
Il y a pourtant une solution, et elle existe déjà. Elle s’appelle l’estimation d’âge. Ce n’est pas de la vérification d’identité. La technologie ne collecte ni photo, ni pièce d’identité, ni donnée personnelle. Elle ne transmet aucune image vers un serveur distant. Elle fonctionne directement sur l’appareil, estime l’âge en quelques secondes, et l’image disparaît. Les régulateurs de trois pays ont validé sa fiabilité avant son déploiement. Elles sont utilisées ailleurs. Vérifier l'âge d'un million d'utilisateurs coûte environ 1000 $. Une fraction infime de ce que coûte déjà à la société la détérioration de la santé mentale de nos jeunes.
En Australie, après l’entrée en vigueur de la loi en décembre dernier, les plateformes ont supprimé 4,7 millions de comptes appartenant à des moins de 16 ans. TikTok, à elle seule, en hébergeait 200 000 d’enfants de 13 à 15 ans qu’elle a dû désactiver. Ils savaient. Ils n’ont rien fait.
Ce que nous demandons est simple. Que le gouvernement fédéral adopte une loi obligeant les plateformes à empêcher les jeunes de moins de 16 ans de créer un compte. Que le CRTC soit mandaté pour encadrer cette obligation : il possède déjà les compétences réglementaires pertinentes. Et que cette estimation d’âge soit réalisée par des fournisseurs tiers certifiés, indépendants des plateformes elles-mêmes. Ce point n’est pas un détail technique. C’est la condition pour que la loi tienne. Laisser TikTok ou Meta évaluer l’âge de leurs propres utilisateurs, c’est demander à un fabricant de cigarettes de vérifier lui-même l’âge de ses jeunes clients.
Personne ne contesterait l’idée de vérifier l’âge d’un adolescent avant de lui vendre de l’alcool. Nous demandons la même chose pour des plateformes dont les concepteurs savaient, et écrivaient dans leurs propres notes internes qu’elles rendaient des enfants malades.
Nous voulons pouvoir dire à nos enfants que non, tous leurs amis ne sont pas sur Instagram, parce que personne de leur âge ne devrait y être. Aujourd’hui, nous ne le pouvons pas. Le gouvernement fédéral, et le ministre Marc Miller, ont le pouvoir de changer cet état de fait. Le débat avance. Les conditions d’une loi efficace, elles, ne se négocient pas après coup. Elles se définissent maintenant.
Cosignataires : Olivier J. Bergeron, Enseignant en marketing numérique à HEC Montréal, ancien CEO Click & Mortar, associé chez Tink ; Jean-François Gagné, PDG Nera, Expert en intelligence artificielle. Ancien CEO et cofondateur d'Element AI. Père de famille ; Claudine Blondin Bronfman, Philanthrope et dirigeante en marketing et en gouvernance. Coprésidente exécutive de la Fondation de la famille Claudine et Stephen Bronfman, présidente du conseil de C2 Montréal et administratrice de Claridge et Stingray. Mère de quatre enfants ; Magaly Charbonneau, Partenaire chez Inovia Capital. Mère de 2 filles et Marc D. David, Professeur titulaire, communication marketing à l’Université de Sherbrooke. Père de famille.
