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Juan Sebastián Carbonell : « Une IA socialiste n’est pas envisageable »

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09.08.2026

Le récit dominant sur l’IA contribue à présenter cette technologie comme un phénomène inéluctable et désirable dans le monde du travail. Pourtant, l’IA pourrait en augmenter la dimension taylorienne, avec des risques d’intensification des tâches, de renforcement du contrôle et de déqualification, y compris pour les plus qualifiés.

Dans votre ouvrage Un taylorisme augmenté, vous étudiez la manière dont l’IA a été présentée comme une technologie inévitable, désirable et nécessaire. Ce discours techno-optimiste volontairement dépolitisé vise à imposer cette technologie sans même prendre le temps d’en débattre. D’où vient cette dépolitisation ?

Juan Sebastián Carbonell : Trois acteurs majeurs ont intérêt à imposer ce récit dépolitisé : les entreprises de la tech, les médias et l’Etat. Les deux premiers acteurs ont intérêt à ce qu’on parle le plus possible d’intelligence artificielle, mais pas exactement pour les mêmes raisons. Les entreprises de la tech y ont intérêt bien sûr parce qu’elles essayent de créer de l’acceptabilité, de présenter cette technologie comme inévitable et de créer des débouchés.

Les médias ont plutôt intérêt à profiter de l’engouement autour de l’intelligence artificielle pour obtenir des clics, des vues et in fine l’attention des annonceurs. Les entreprises de la tech ont besoin des médias pour qu’on parle d’elles, notamment en y faisant régulièrement des déclarations tonitruantes. En janvier 2026, il y a eu par exemple la déclaration de Dario Amodei, le patron d’Anthropic sur les prétendus « dangers existentiels » de l’intelligence artificielle. Ces déclarations et ces publications font partie intégrante du modèle économique des entreprises de la tech, qui ont besoin de créer cette « économie de la promesse », pour attirer de l’attention, des financements, et créer de l’acceptabilité sociale.

Les entreprises de la tech ont besoin de créer cette “économie de la promesse” pour attirer de l’attention, des financements, et créer de l’acceptabilité sociale

Les entreprises de la tech ont besoin de créer cette “économie de la promesse” pour attirer de l’attention, des financements, et créer de l’acceptabilité sociale

Il y a un troisième acteur, l’Etat, qui a pour fonction de contribuer à faire émerger ou à réguler un marché de l’IA.

Même si l’ampleur est incomparable avec les Etats-Unis, on constate actuellement en France une politique publique de soutien à l’intelligence artificielle particulièrement forte. Je pense aux travaux notamment d’Olivier Alexandre qui montrent que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, les investissements ne suivent pas la recherche mais, au contraire, la recherche suit les financements.

Ce sont les capital-risqueurs qui investissent dans les nouvelles technologies, qui décident quel domaine sera le plus développé. L’intérêt des capital-risqueurs est d’avoir la rentabilité la plus élevée et le plus rapidement possible des fonds investis. La forme start-up des entreprises de l’IA, qui ont besoin de beaucoup de capitaux pour se déployer, est dès lors très appropriée pour ces capital-risqueurs. Ils y trouvent une technologie à fort potentiel de rentabilité qui crée de grandes attentes favorables à la spéculation même si elles sont en décalage par rapport à ses capacités réelles.

La dépolitisation de l’IA permet d’occulter l’extractivisme qui la sous-tend, le fait qu’il y a besoin de matériaux rares, d’une grande quantité d’énergie et de ressources naturelles comme de l’eau

La dépolitisation de l’IA permet d’occulter l’extractivisme qui la sous-tend, le fait qu’il y a besoin de matériaux rares, d’une grande quantité d’énergie et de ressources naturelles comme de l’eau

De quels enjeux nous détourne la dépolitisation du discours sur l’IA ?

Le fait de parler des « risques existentiels » autour de l’intelligence artificielle (chômage technologique ou d’IA générale par exemple) a pour fonction d’occulter ou d’invisibiliser ce qu’on appellerait les externalités négatives de l’IA, qui sont nombreuses, à commencer par les enjeux écologiques. La dépolitisation de l’IA permet d’occulter l’extractivisme qui la sous-tend, le fait qu’il y a besoin de matériaux rares, d’une grande quantité d’énergie et de ressources naturelles comme de l’eau. De plus, c’est une technologie qui a besoin d’extraire beaucoup de données produites, soit par des usagers, soit par des micro-travailleurs en ligne.

L’un des principaux enjeux économiques de l’IA concerne l’emploi. Comment l’analysez-vous ?

L’approche dominante en économie du travail, soutenue par Daron Acemoglu ou Philippe Aghion, défend l’idée que le changement technologique serait biaisé relativement aux tâches. Le changement technologique affecterait principalement les tâches routinières, qu’elles soient cognitives ou manuelles, parce qu’elles sont mécaniquement ou informatiquement reproductibles, contrairement aux tâches manuelles ou cognitives non routinières qui en seraient préservées. La conclusion qu’ils en tirent, c’est que l’automatisation conduirait non pas à un chômage technologique de masse, mais plutôt à une polarisation de la structure de l’emploi : d’un côté, des emplois non routiniers cognitifs bien rémunérés et de l’autre des emplois non routiniers d’ordre manuel moins bien rémunérés.

L’IA ne ferait qu’approfondir cette logique, affectant particulièrement les métiers à forte composante de tâches routinières cognitives, c’est-à-dire tout ce qui implique l’interprétation de données, la manipulation de signes, des choses comme ça. Or, différents travaux relativisent cette polarisation. L’approche par tâche ne va pas de soi, et tous les travaux critiques sur le taylorisme rappellent que la tâche comme catégorie pour penser le travail est un produit du taylorisme lui-même : c’est l’organisation scientifique du travail qui décompose les métiers en tâches et qui permet de les distribuer à des ouvriers distincts.

Tous les métiers considérés comme étant à l’abri de l’automatisation seraient quand même exposés potentiellement à une logique taylorienne

Tous les métiers considérés comme étant à l’abri de l’automatisation seraient quand même exposés potentiellement à une logique taylorienne

En m’appuyant sur cette littérature critique, notamment sur l’ouvrage de Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste (1977), je rappelle qu’il n’y a pas de tâche suffisamment complexe ou qualifiée pour être à l’abri de cette logique de taylorisation.

Tous les métiers que ces économistes considèrent comme étant à l’abri de l’automatisation parce qu’ils auraient une composante cognitive non routinière seraient quand même exposés potentiellement à une logique taylorienne, en raison de l’usage que font les directions d’entreprise de l’IA pour mieux contrôler le travail de leurs salariés. C’est le cas des métiers dits créatifs ou avec une dimension semi-artisanale, comme les traducteurs et les traductrices, ou même les........

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