Confession d'un vieux militant de gauche: "J'aurais aimé être de droite"
Alors Robert, on me dit que vous avez fêté vos 96 ans et toujours bon pied bon oeil?
- Oui, si on oublie la cataracte et mon arthrose, mais surtout j'ai la gueule de bois.
Qu'avez-vous fêté, arrosé?
- A mon âge, on ne boit plus trop, non, j'ai la gueule de bois électorale et celle là, elle ne part pas facilement.
Pourtant, il y a quelques résultats positifs pour la gauche, ne serait-ce que dans les grandes villes?
- Avec plus de 35 00 communes, presque tout le monde, à part les écolos peut se féliciter de résultats encourageants. Je sais bien que les municipales sont de plus en plus décorrélées des élections nationales, mais moi, je vois la forte progression du RN, et ça me consterne.
Le front républicain se craquèle
- Foutaise, c'est la gauche qui y croit encore, et surtout, ce sont ses électeurs qui à reculons continuent de s'opposer au RN en votant pour des candidats de droite. A droite, les digues sautent de plus en plus. On nous parle presque poétiquement de porosité des électorats de droite et extrême-droite. Ce qui me déprime, c'est que je ne vois pas comment la gauche pourrait être au second tour de la présidentielle et pire, les législatives seront aussi mauvaises. Ce n'est pas la première fois. D'accord, mais ça fait longtemps que je n'ai pas eu ce sentiment. Quand ce pauvre Jospin perd la présidentielle en 95, on se dit que notre tour reviendra...
Je ne suis pas sûr que ce soit un très bon exemple...
- N'oubliez pas qu'il a gagné les législatives de 1997, avant la cata de 2002.
Qui sait Mélenchon....
- Méluche, le premier à gauche peut-être, mais le premier des losers. Je me dit que ça aurait plus simple, si j'avais été à droite.
Oh, comme vous y allez.
- Mais oui, c'est facile de faire et soutenir un programme de droite. On parle d'insécurité, de laxisme, d'immigrés, d'assistanat, d'assistés, on peut lier les deux, de ras-le-bol fiscal, on trouve des boucs-émissaires et en route Simone, ça roule tout seul.
Et un programme de gauche?
- C'est beaucoup plus compliqué, surtout de nos jours. Au début du 20 ème siècle, c'était beaucoup plus facile. On partait de tellement loin en termes de droits sociaux, d'inégalités sociales scandaleuses, qu'on pouvait faire des promesses dont une partie finirait par se réaliser. Bien sûr les choses, les progrès se sont accélérés avec les 30 glorieuses et la forte croissance économique.
Et aujourd'hui, les marges de manoeuvre sont limitées.
- Bien sûr, la protection sociale est arrivée à un bon niveau, et dans le même temps avec les défis environnementaux, les contraintes européennes et internationales et les déficits, on sait qu'on doit plus essayer de répartir les efforts que de réduire les inégalités qui sont pourtant encore fortes. Putain, allez, je vais à droite, on va construire des murs pour empêcher l'immigration, on va culpabiliser les pauvres et gagner des élections.
Mais ça pourrait être quoi un programme de gauche?
- Je sais pas moi, je suis à mon âge plus un sympathisant qu'un militant. Je croyais que c'était aux partis de gauche de se bouger, de réfléchir, au lieu de se bouffer le nez pour essayer de gagner une élection qu'ils vont perdre ou si mal gagner, que l'opinion publique les lâchera rapidement les conduisant à une nouvelle déroute.
Vous avez quelques idées quand même?
- Ouais, Il faut réduire les inégalités qui se sont accrues, le petit Zucman me plaît bien. Il faut maintenir des services publics de qualité. Si on ne peut pas augmenter beaucoup les salaires, il faudrait développer des chèques permettant d'accéder à plus de culture, de biens immatériels. Je sais pas moi, y a encore quand même des gens intelligents à gauche, c'est pas un vieux coucou comme moi qui va mettre tout ça en musique, mais je vois surtout des solistes, des fausses notes et pas un chef d'orchestre pour mettre de l'ordre à gauche.
Alors c'est décidé, vous faîtes votre coming out poli...
Je veux dire, vous passez avec armes et bagages à droite?
En 1936, sur les épaules de mon père, j'ai défilé à Mauléon, avec les ouvriers des usines d'espadrilles pour avoir des congés payés, des hausses de salaire. Non, finalement, je veux passer l'arme à gauche, mais avant, ça me donne envie d'être centenaire pour revoir qui sait, une victoire de la gauche
