L’eau bout dans la marmite des banques centrales. À la Réserve fédérale de New York, on teste pour douze semaines, avec une dizaine de grandes banques, la faisabilité d’un e-dollar qui rendrait simplissimes les opérations interbancaires. À Francfort, la BCE a donné en juillet dernier son feu vert à la phase d’investigation d’un euro numérique qui devrait voir le jour en 2025. Australie, Suède, Lituanie, Bahamas, Équateur, et bien sûr la Chine, depuis 2014, avec son e-yuan, sont sur la même lancée. En Afrique enfin, le Nigeria a brûlé les étapes, avec un «e-naira» déjà en circulation.

Si cette frénésie d’expériences coïncide dans le temps avec l’érection puis l’effondrement de la pyramide des cryptomonnaies, ce n’est peut-être pas par pur hasard: la sphère monétaire officielle a pris conscience, un peu tardivement (mais mieux vaut tard que jamais), de la menace concurrentielle présentée par les initiatives privées qui ont fleuri dans le sillage du bitcoin, et qui pourraient bien déborder par la gauche les monopoles d’émission et reléguer les monnaies officielles au catalogue des objets de collection. Pas question, donc, de se faire court-circuiter par des monnaies privées, quand bien même bon nombre de ces dernières semblent en passe de déchoir, si elles n’ont pas déjà disparu.

Cela étant, il y a d’excellentes raisons de procéder au lancement de monnaies numériques de banque centrale (MNBC), même si dans une première étape, prudence oblige, celles-ci seront réservées à l’échelon des banques et autres acteurs institutionnels.

«La sphère monétaire officielle a pris conscience de la menace concurrentielle présentée par les initiatives privées qui ont fleuri dans le sillage du bitcoin.»

Il y a d’abord la possibilité ouverte par la technologie (l’ordinateur et l’internet) de rendre à terme le trafic des paiements aussi simple et rapide qu’un claquement de doigts en faisant l’impasse sur l’étape bancaire. Plus besoin de banques donc, désormais cantonnées aux seules activités qui font leur spécialité: conseil, gestion de portefeuilles, organisation de financements. Généralisation, enfin, de l’accès à des services de paiement pour des populations non bancarisées. L’émission de MNBC par les banques centrales leur octroierait un droit de regard sur les détenteurs de portefeuilles («wallets») d’avoirs en ces monnaies numériques, mais des solutions existent qui en garantiraient l’anonymat. Les portefeuilles une fois créés peuvent en effet être verrouillés par des clés connues de leurs seuls détenteurs (qui feront bien de ne pas les égarer, faute de quoi leurs avoirs seront perdus à jamais…).

Mais venons-en aux risques. Le principal d’entre eux est celui d’une déstabilisation du système bancaire en cas de retraits soudains des avoirs en comptes, puisqu’il serait possible de passer instantanément de la monnaie scripturale à la monnaie numérique.

Pour prévenir cette source d’instabilité générale du système bancaire, les banques centrales pourraient plafonner les montants de MNBC, ou en ramener la rémunération en dessous de celle (si tant est qu’il y en ait une) versée par les banques sur les dépôts de la clientèle. Il en découlerait une limitation de la marge de manœuvre des banques centrales, puisque la variation du taux d’intérêt est une composante essentielle de la politique monétaire.

Une autre limitation tiendrait, si l’introduction des MNBC porte sur plusieurs devises, à la possibilité pour leurs détenteurs de passer instantanément et sans frais de l’une à l’autre. La variation du taux de change échapperait, là encore, au contrôle de la banque centrale.

Tous ces caveats font que la monnaie numérique ne choira pas demain matin dans nos escarcelles…

Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.

QOSHE - La monnaie numérique au pas de charge - Marian Stepczynski
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close
Aa Aa Aa
- A +

La monnaie numérique au pas de charge

9 1 0
28.11.2022

L’eau bout dans la marmite des banques centrales. À la Réserve fédérale de New York, on teste pour douze semaines, avec une dizaine de grandes banques, la faisabilité d’un e-dollar qui rendrait simplissimes les opérations interbancaires. À Francfort, la BCE a donné en juillet dernier son feu vert à la phase d’investigation d’un euro numérique qui devrait voir le jour en 2025. Australie, Suède, Lituanie, Bahamas, Équateur, et bien sûr la Chine, depuis 2014, avec son e-yuan, sont sur la même lancée. En Afrique enfin, le Nigeria a brûlé les étapes, avec un «e-naira» déjà en circulation.

Si cette frénésie d’expériences coïncide dans le temps avec l’érection puis l’effondrement de la pyramide des cryptomonnaies, ce n’est peut-être pas par pur hasard: la sphère monétaire officielle a pris conscience, un peu tardivement (mais mieux vaut tard que jamais), de la menace concurrentielle présentée par les initiatives privées qui ont fleuri dans........

© Tribune de Genève


Get it on Google Play