Pourquoi les crises s’éternisent à l’ère digitale… une réponse inspirée de la tragédie grecque
D’où vient cette impression que certaines crises ne finissent jamais ? Et si c’était d’abord une question de récits. Illustration avec le Covid-19. Bienvenue – ou pas – à l’ère des tragédies sans fin.
Dans nos sociétés hyperconnectées, les crises ne semblent plus se refermer. Elles durent, s’étirent, reviennent, persistent dans l’espace public, bien que les mesures juridiques, sanitaires, sécuritaires ou organisationnelles les aient contrôlées, gérées et stabilisées sur le plan pratique. Tout se passe comme si leur résolution était devenue impossible. Pourquoi les crises contemporaines – qu’elles soient sanitaires, géopolitiques, sécuritaires ou culturelles – paraissent-elles interminables ? Pourquoi continuent-elles d’habiter si durablement nos imaginaires collectifs, nos débats politiques et nos controverses numériques ?
Nous défendons ici une thèse qui pourrait surprendre : les clés de compréhension des crises dans notre écosystème numérique se trouvent, paradoxalement, dans le monde antique – et plus précisément chez les dramaturges grecs d’un théâtre vieux de deux mille cinq cents ans.
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Nous prolongeons la perspective ouverte par Mary-Liéta Clément et Christophe Roux-Dufort sur la dynamique tragique des crises modernes, et montrons que l’écosystème numérique multiplie les récits, fragilise les remèdes et empêche la catharsis – ce moment de clarification et de sortie de crise – d’advenir. Le numérique transforme les crises en tragédies sans dénouement.
Déstabilisation informationnelle
Plusieurs crises survenues dans notre société ultradigitalisée – la pandémie de Covid-19, les émeutes urbaines, les polémiques climatiques, les déstabilisations informationnelles ou encore les débats sur les violences policières – continuent de vivre dans l’espace public longtemps après leur gestion institutionnelle.
Parmi ces crises, la pandémie de Covid-19 constitue un cas particulièrement révélateur. Sur le plan sanitaire, l’épisode aigu est clos : les restrictions ont été levées, les campagnes vaccinales ont produit leurs effets, et les institutions ont rétabli un fonctionnement ordinaire. Pourtant, la crise continue de vivre intensément dans l’espace public. Les débats sur le pass sanitaire, l’obligation et l’efficacité vaccinales, la liberté individuelle, la confiance envers les experts, les soupçons de collusion entre pouvoirs publics et industries pharmaceutiques ou encore la circulation de théories complotistes n’ont pas disparu. Ils ressurgissent régulièrement au gré des controverses numériques.
La crise sanitaire est stabilisée ; la crise narrative, elle, ne l’est pas. Comme dans Œdipe, la tragédie grecque, l’événement initial ne s’efface pas une fois la pièce achevée : il continue de produire ses effets.
Dans la tragédie de Sophocle, le mal originel se prolonge de génération en génération : Œdipe est lui-même pris dans une chaîne d’événements provoqués par son père, et ses enfants héritent à leur tour des conséquences de son histoire. De même, la pandémie a laissé une empreinte narrative persistante, dont les effets nourrissent encore discours et interprétations bien après la fin de la crise sanitaire.
Pourquoi ce dénouement n’arrive-t-il pas aujourd’hui ? Parce que, dans une société numérique, une crise ne se réduit plus à l’événement qui l’a déclenchée.
Quand l’écart se creuse
Dans les sociétés numériques, le nouement d’une crise ne se limite pas à un événement. Il s’enracine dans une profusion de récits, d’images et de prises de parole rendue possible par les outils digitaux, qui permettent à chacun de produire sa propre interprétation et de la diffuser. Cette multiplication des voix rappelle la manière dont le chœur dans la tragédie grecque ajoutait des couches de sens autour de l’action principale.
Cet excès de récits « démocratisés » propulse la crise avant même qu’elle ne commence et l’empêche de se refermer, même lorsqu’elle est objectivement maîtrisée par le pouvoir étatique.
C’est ce qui s’est produit avec la pandémie de Covid-19. Pour certains acteurs politiques, scientifiques, éditorialistes ou collectifs militants, la crise ne s’est jamais véritablement achevée. Elle est devenue un symptôme durable de « maux » divers : déficit démocratique, capture des institutions par des intérêts privés, défiance envers l’expertise, ou au contraire montée du populisme anti-scientifique. L’urgence sanitaire était ponctuelle ; la crise narrative, elle, perdure.
L’ère de la contestation permanente
Dans un monde prénumérique, les remèdes institutionnels – lois, enquêtes, mesures exceptionnelles – avaient pour fonction de restaurer l’ordre. Comme dans la tragédie grecque, le dénouement apportait une forme de résolution. Mais dans l’espace numérique, ces remèdes sont immédiatement contestés, reconfigurés ou délégitimés.
La pandémie en est une illustration frappante. Les confinements, le pass sanitaire ou l’obligation vaccinale ont suscité des vagues de contestations durables. Ces mesures destinées à rétablir l’ordre sanitaire sont devenues elles-mêmes objets de crise, générant de nouvelles fractures entre partisans et opposants.
Le remède est devenu un nouveau théâtre du conflit.
Fin du monopole narratif
Pourquoi ? Parce que le numérique fragmente l’autorité. Les experts, journalistes et institutions ne détiennent plus le monopole narratif. La crise perdure dans la subjectivité sociale parce qu’il existera toujours un récit pour la prolonger. Certains acteurs ne cherchent pas sa résolution mais sa dramatisation. Le débat se nourrit de lui-même.
Il convient ici de préciser un point essentiel pour notre thèse. Si ces crises s’éternisent, ce n’est pas parce que les événements déclencheurs resteraient sans réponse. Les anomalies sont le plus souvent résolues : le virus est contenu, la loi est promulguée, l’incident est techniquement maîtrisé. L’ordre est rétabli, mais sa signification demeure disputée.
Un problème d’interprétation
Ce qui perdure, ce ne sont pas les faits – c’est leur interprétation. La crise survit à sa résolution factuelle parce qu’elle n’a jamais trouvé de résolution narrative.
Plusieurs exemples illustrent cette dissociation :
La pandémie de Covid-19 a officiellement pris fin en mai 2023, lorsque l’Organisation mondaile de la santé (OMS) a levé l’état d’urgence mondiale. Pourtant, les controverses sur la gestion politique et scientifique continuent.
La pandémie de Covid-19 a officiellement pris fin en mai 2023, lorsque l’Organisation mondaile de la santé (OMS) a levé l’état d’urgence mondiale. Pourtant, les controverses sur la gestion politique et scientifique continuent.
La catastrophe de Fukushima, techniquement maîtrisée, alimente toujours les débats sur la sûreté nucléaire.
La catastrophe de Fukushima, techniquement maîtrisée, alimente toujours les débats sur la sûreté nucléaire.
La réforme française des retraites de 2023, adoptée selon les procédures constitutionnelles, continue de polariser le débat public.
La réforme française des retraites de 2023, adoptée selon les procédures constitutionnelles, continue de polariser le débat public.
Dans chacun de ces cas, le même schéma se répète. L’anomalie est résolue ; le débat prospère.
La tragédie grecque permettait à la communauté de retrouver un équilibre émotionnel et social. Comme l’expliquait déjà Aristote, la catharsis constituait un moment de respiration collective.
Dans les sociétés numériques, ce moment n’existe plus.
Le numérique radicalise la fragmentation du discours :
chacun peut contester le récit institutionnel ;
les récits ne convergent pas ;
la résolution institutionnelle ne produit plus de résolution symbolique ;
la polarisation rend toute clôture instable.
Une pièce sans dernier acte
Ainsi, la pandémie devient une crise sans dernier acte. Aucun récit ne s’impose durablement. La résolution institutionnelle n’a pas produit la catharsis attendue. La tragédie continue parce que son dernier acte n’est jamais reconnu collectivement. Ce n’est donc parce qu’elles seraient intrinsèquement plus profondes ou plus graves que les crises modernes s’éternisent. Elles s’éternisent parce que le numérique empêche leur clôture narrative.
Le numérique dissout le nouement dans une multiplicité de récits, fragilise les remèdes par une contestation permanente et rend impossible le dénouement en empêchant toute catharsis collective. Nous vivons désormais à l’ère des tragédies sans fin.
