"Pour Jürgen Habermas, le projet européen devait protéger l’Allemagne d’elle-même, de ses propres penchants antimodernes"
Jürgen Habermas est mort à l’âge de 96 ans. Le philosophe allemand laisse derrière lui un héritage intellectuel majeur, expression d’un « plus jamais ça » moral et politique typiquement européen, hanté par la perspective d’un « retour du nationalisme » et l’ambition d’asseoir les conditions définitives de son dépassement. Convoquer la mémoire de Habermas, c’est donc évoquer plus que les contours d’une œuvre encore très étudiée dans les départements de philosophie politique du monde académique : à la fois le témoin et le précurseur d’une reconfiguration profonde du rapport des Européens, et plus singulièrement du peuple allemand, à leur nation, à la démocratie et à l’État de droit.
Jürgen Habermas a d’abord été le témoin-précurseur de l’essor, à partir des années 1970, d’une « conception juridique de la démocratie » (Marcel Gauchet). C’est en effet au cœur de ces années que prend son essor le concept de « patriotisme constitutionnel » (Verfassungspatriotismus). Habermas n’en est pas l’inventeur, mais on lui doit de l’avoir popularisé.
Le patriotisme constitutionnel
Le patriotisme constitutionnel est un « patriotisme », au sens où il désigne l’attachement affectif, moral et politique à sa patrie, au pays auquel on se sent lié. Il est « constitutionnel », dans la mesure où il prétend tourner le dos au patriotisme historique né au XIXe siècle, dans le sillage de la Révolution française et du romantisme, et qui a fondé les identités nationales sur des conceptions holistiques de l’ordre social, prenant appui sur des traditions culturelles et historiques, linguistiques et religieuses spécifiques, visant à particulariser la constitution d’un peuple ainsi unifié et appelé à prendre les rênes de ses destinées.
Or, écrit Habermas, « dans les sociétés pluralistes, l’identification des citoyens à la communauté politique ne peut plus passer par une identité nationale homogène ; elle doit se fonder sur les principes universels de la constitution démocratique ». Le patriotisme constitutionnel vise donc à détacher l’État et le citoyen de l’exaltation de ses racines nationales au profit d’un ancrage « juridiste », centré sur les droits et les libertés de l’individu consacrés par les cours constitutionnelles. Il est typique d’une époque où s’affirment en Allemagne comme en France des identités locales (régionales), culturelles (issues de l’immigration) ou de genre (féminisme) longtemps mises au second plan, favorisée par l’essor de valeurs post-matérielles, conséquences du confort matériel des « Trente glorieuses », et par un questionnement existentiel croissant des générations nées après-guerre.
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Habermas a connu la guerre, les affres du terrible XXe siècle, mais il pense que l’Allemagne n’en a pas tiré toutes les leçons. Ainsi, son itinéraire ne saurait-il être dissocié de la « querelle des historiens » (Historikerstreit) qui a animé la scène publique allemande à la fin des années 1980. Elle oppose notamment l’historien Ernst Nolte à Jürgen Habermas. Le premier est accusé par le second de relativiser les crimes nazis par un effort de contextualisation (la peur du bolchevisme durant l’entre-deux-guerres) édulcorant les racines intellectuelles du mal. Le second est accusé par le premier de vouer aux gémonies l’identité allemande. Or, selon Habermas, toute société doit observer un retour réflexif sur elle-même afin de « critiquer les éléments régressifs parsemant l’histoire nationale et d’en tirer des leçons », résume Sophie Heine, politologue à l’université d’Oxford.
L’idée d’un passé qui ne passe pas et qui suppose un inventaire mémoriel sans cesse renouvelé, mettant la société allemande en constante alerte, a largement traversé les frontières européennes, notamment en France après la (re)découverte des crimes de Vichy. Cette dimension mémorielle induisait, chez le philosophe allemand, une politique de la « reconnaissance » essentielle à l’avènement d’une citoyenneté multiculturelle très en vogue au tournant des années 1990 – époque marquée par les débuts de la mondialisation heureuse, la fin de l’histoire de Francis Fukuyama et la notion d’ « hybridation » des identités portée par la Nouvelle gauche (New Left) et l’universitaire britannico-jamaïcain Stuart Hall.
Contre la souveraineté
Pour installer une Europe hybride, transnationale, assise sur le droit et le partage d’un espace civique commun, Habermas appellera ensuite à lever les « deux verrous » scellant la force de l’État-nation : la souveraineté traditionnelle et l’identité. Contre les conceptions classiques de la souveraineté (Souveränität), hobbesienne ou rousseauiste, marquée par la puissance sécuritaire d’un État fort et volontariste, Habermas érige de nouveaux concepts. Une « souveraineté procédurale » ou « dissoute » doit être promue, reléguant la puissance publique à une somme de « compétences » (Staatsgewalt) transférables à divers échelons, comme à l’échelon supranational offert par la construction européenne. Contre l’identité nationale et l’idée d’une leitkultur (culture de référence) fondant l’unité du corps social, Habermas écrit : « La citoyenneté démocratique n’exige pas l’assimilation à une culture majoritaire. » L’avènement d’une citoyenneté européenne, principale innovation du traité de Maastricht, concrétisera sa pensée.
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Au lendemain de la chute du Mur, Jürgen Habermas regarde avec crainte les relents nationalistes accompagnant la réunification allemande. Relents qu’il décèle jusque dans les réserves de la cour de Karlsruhe à l’encontre du traité de Maastricht. Pour le philosophe, le projet européen protégera l’Allemagne d’elle-même, de ses propres penchants antimodernes. La fin du siècle le rappellera à ses craintes mais verra la marque de son influence dans une Europe aspirant à renforcer son intégration politique.
En 1999, l’Autriche prend le contrepied de l’ouverture et du transnationalisme amorcés. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’extrême droite est portée au pouvoir. La réaction des autorités européennes ne se fait pas attendre. Signé en février 2001, le traité de Nice instaure un mécanisme de sanctions en cas de non-respect des « valeurs » européennes. Directeur général du service juridique du Conseil de l’UE de 1988 à 2010, le Français Jean-Claude Piris en est le grand architecte. Le mécanisme imaginé consiste « à demander aux États membres de prendre l’engagement formel, solennel, de respecter les droits de l'Homme, les minorités et indique que l’Union européenne aura un droit de regard sur les pratiques du pays (…). »
Dans une Europe où chacun doit pouvoir vivre conformément à son identité personnelle, à l’intérieur de sociétés plurielles, fondées sur le principe de « non-discrimination », comme le rappela Ursula Von der Leyen dans son discours sur l’état général de l’Union de septembre 2020, les droits l’emportent sur les considérations sécuritaires et culturelles (anti-immigration) des États. L’enjeu est aussi de consacrer la « révolution cosmopolitique silencieuse » (Paul Magnette) en cours, de construire une « communauté de citoyens dotée de droits transnationaux » (Céline Spector), capables d’ériger un « nouveau demos » fidèle aux valeurs libérales et progressistes – pour ne pas dire habermassiennes – du projet européen.
Contrepied du républicanisme français
Mais toute révolution féconde aussi sa réaction. Habermas, c’était l’Europe des droits et des individus, des « valeurs » et de la reconnaissance des différences, du dépassement de l’État-nation, jugé caduc à l’heure de la mondialisation, et du cosmopolitisme. A contrario de la pensée conservatrice qui, depuis Edmund Burke, met l’accent sur la fidélité au passé et aux traditions culturelles, l’autorité sociale et le primat du groupe sur l’individu. Nul hasard, dans ce cadre, si les deux nations qui ont été visées par le mécanisme de sanction érigé en 1999 à Nice ont été les fers de lance du renouveau conservateur européen.
En Pologne, le parti conservateur PiS (Droit et justice) désigne l’État de droit libéral, incarné par la montée en puissance du corps judiciaire, comme l’expression d’un « impossibilisme légal » consacrant l’incapacité des pouvoirs publics à protéger la société. Au pouvoir de 2015 à 2023, le PiS s’est aussi fait l’écho d’un « patriotisme d’affirmation » (Aleksander Smolar) exaltant les racines chrétiennes et la fierté nationale, par opposition au « patriotisme fade » de la « nouvelle idéologie allemande » (Pierre Manent) incarnée par Jürgen Habermas et le juridisme de Bruxelles. En Hongrie, la Loi fondamentale adoptée en 2012, deux ans après le retour aux affaires de Viktor Orbán, a mis l’accent sur la communauté et le devoir fait à l’État et aux citoyens de protéger la langue, la famille et l’identité nationale. Car, « la nation est plus qu’une juxtaposition d’individus, assume Orban, c’est une communauté qu’il nous faut fortifier ».
Mais on peut aussi dire que la pensée juridiste et postnationale de Habermas a pris le contrepied du républicanisme français, fondé sur la souveraineté d’un peuple-un, doté d’un pouvoir politique (législatif ou exécutif) fort, de tradition plus autoritaire que libérale, peu sensible aux contrepouvoirs judiciaires, longtemps associés aux parlements d’Ancien régime, et assimilationniste sur le plan culturel.
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Dès lors, que retenir de Jürgen Habermas, sinon que son influence fut indéniable, qu’elle suscita mécaniquement des réactions, mais des réactions dépassant le strict cadre de l’État national pour fonder, en dépit des critiques adressées à l’Union européenne, un « espace public » transnational inexistant il y a encore quelques décennies. L’ultime victoire du grand penseur allemand ?
