Allan Bloom contre « les gentils nihilistes »
Sur les campus américains, les professeurs ne sont pas toujours des enseignants. Pour vivre au milieu de leurs élèves, ils sont les membres d’une même communauté, évoluant à l’intérieur de murs souvent couverts par le lierre séculaire (le fameux « Ivy »). De ce fait, après les cours, abandonnant leur distance professorale, ils sortent volontiers de l’épure académique pour aborder avec leurs étudiants, parfois devant une bière, différents aspects de l’existence. Ainsi, comme Platon sous son olivier, Allan Bloom, dans les années 1980, professeur de philosophie politique à l’université de Chicago, aimait discuter avec ses disciples.
Curieux, il les entraînait sur le terrain de la musique comme sur celui des grands principes qui ordonnent leur vie. Formé par Leo Strauss et Raymond Aron, il s’aperçut, au fil des échanges, d’un déclin sourd, d’une rupture profonde, d’un changement dans la qualité humaine de ces jeunes gens. Il appellera ce phénomène : « L’absence d’âme ». Une absence qui se fait sentir encore aujourd’hui. D’où la nécessité de relire ce penseur visionnaire qui a accompli, avant bien d’autres, une partie du travail d’analyse des ruptures culturelles, qui ont enfanté ce qu’on appelle désormais le « wokisme ». Ces étudiants ignoraient qu’en répondant aux questions du maître, ils étaient les sujets d’une étude qui fera date dans l’Amérique post-guerre froide.
« Le contrat social est impossible là où il n’y a plus de buts communs », écrit le professeur dans son essai, L’Âme désarmée (1987), édité en France par Bernard de Fallois (chez Julliard). Le grand ami de l’écrivain Saul Bellow constate la fragilité d’une........
