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Elon Musk peut-il vraiment détrôner Wikipédia ?

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18.04.2026

Depuis des années, Wikipédia figure parmi les piliers de l’information en ligne. Avec plus de sept millions d’articles dans sa version anglophone, elle constitue de très loin la plus vaste base de connaissances jamais réunie par l’humanité. Depuis son lancement en 2001, Wikipédia s’est imposée comme une ressource de référence pour acquérir les bases sur à peu près n’importe quel sujet, de l’histoire ancienne à la physique quantique en passant par le cinéma du monde entier.

Au fil de son histoire, Wikipédia a vu surgir de nombreux prétendants à sa succession, souvent portés par ce que leurs fondateurs respectifs tenaient pour des faiblesses de l’encyclopédie en ligne. Des sites comme Citizendium, Everipedia, Conservapedia, Scholarpedia et Justapedia, ainsi que des projets plus spécialisés, par exemple Ballotpedia, ont été lancés pour rivaliser avec elle.

Je ne serais pas surpris que vous n’ayez jamais entendu parler de la plupart d’entre eux, qui ne survivent plus aujourd’hui que grâce à une poignée de passionnés. Citizendium, dont Larry Sanger, cofondateur de Wikipédia, affirmait en 2007 qu’elle « réussira[it] (probablement) », ne compte plus désormais que huit contributeurs actifs – c’est-à-dire des utilisateurs enregistrés ayant effectué au moins une modification d’article au cours des trente derniers jours.

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Encyclopédie de référence par défaut

Scholarpedia, encyclopédie rédigée par des universitaires et soumise à l’évaluation par les pairs, n’a plus qu’un seul contributeur actif. Justapedia, elle aussi saluée par Sanger, ne compte que 40 utilisateurs enregistrés ayant effectué une action sur le site au cours des quatre-vingt-dix derniers jours. Ces encyclopédies ressemblent à des villes fantômes numériques. À l’inverse, la Wikipédia anglophone compte, elle, 291 274 contributeurs actifs.

D’autres concurrents de Wikipédia ont évolué dans une tout autre direction. Everipedia est devenue iq.wiki, une encyclopédie consacrée à la blockchain et aux cryptomonnaies. Conservapedia, créée à l’origine pour combattre le « biais gauchiste » de Wikipédia, n’est plus guère qu’une parodie d’encyclopédie où théories du complot et lubies droitardes prennent le pas sur les faits. (Elle ne s’appuie plus aujourd’hui que sur 20 contributeurs actifs.)

Le projet encyclopédique spécialisé qui a le mieux réussi est Fandom, lancé en octobre 2004 par Jimmy Wales, cofondateur de Wikipédia, et Angela Beesley Starling. Le site rassemble toute une galaxie de wikis, pour la plupart consacrés au recensement minutieux de jeux vidéo, de séries télévisées et d’autres univers médiatiques. Mais même ces communautés de fans acharnés peinent à constituer un noyau solide de contributeurs.

Le wiki Harry Potter ne compte que 158 contributeurs actifs, le wiki Memory Alpha, consacré à Star Trek, 293, et Wookieepedia, centrée sur Star Wars, en revendique 502. Si même les fandoms les plus fervents ne mobilisent que quelques centaines de personnes par mois pour tenir leurs encyclopédies à jour, combler l’écart avec les centaines de milliers de contributeurs actifs de Wikipédia relève de l’exploit.

Si les concurrents de Wikipédia ont échoué, c’est d’abord parce que Wikipédia a bénéficié de plusieurs années d’avance, au cours desquelles elle a imposé son nom, fédéré une communauté de rédacteurs engagés et fini par s’installer comme l’encyclopédie de référence par défaut. Avec le temps, il devient de plus en plus difficile pour un nouvel entrant de lui arracher des parts de marché, tant son avantage de précurseur ne cesse de se consolider.

Mais dans le secteur technologique, les pionniers peuvent être renversés : il suffit de penser à Yahoo! ou à MySpace. Lorsque Google a fait son entrée sur le marché des moteurs de recherche, Yahoo! indexait encore les pages manuellement et les classait dans des répertoires, à la manière de fichiers rangés dans les dossiers d’un disque dur. L’indexation automatisée et le système de classement des pages introduits par Google ont constitué une révolution : ils permettaient aux utilisateurs de trouver beaucoup plus efficacement ce qu’ils cherchaient sur Internet – autrement dit, d’accomplir la fonction la plus élémentaire d’un moteur de recherche.

Si les concurrents de Wikipédia se sont montrés si faibles, c’est qu’aucun n’a proposé de modèle nouveau capable de mieux remplir la mission première de Wikipédia : fournir de l’information à ses utilisateurs. Tous fonctionnent sur le même principe : une communauté d’utilisateurs, reposant sur le bénévolat, qui met à jour et enrichit l’encyclopédie par le biais du crowdsourcing. Faute d’avantage décisif dans l’accomplissement de la fonction de base d’une encyclopédie, ces sites ont peu de chances d’attirer les contributeurs ou les lecteurs Wikipédia.

C’est là qu’entre en scène Grokipedia. Elon Musk a lancé ce projet par l’intermédiaire de sa société xAI le 27 octobre 2025, moins d’un mois après en avoir rendu l’idée publique. Selon lui, Wikipédia est « extrêmement biaisée à gauche » et « sous le contrôle de militants d’extrême gauche ». Corriger un tel biais semble avoir été la principale motivation de Musk dans la création de Grokipedia, sans être pour autant la seule.

Musk n’est pas le premier à reprocher à Wikipédia son biais perçu comme gauchiste. Conservapedia a été lancée dès 2006, et des auteurs tant centristes que conservateurs ont publié des critiques concernant la vision du monde trop à gauche qui imprégnerait Wikipédia. Cela se manifeste de plusieurs façons, l’une des plus flagrantes consistant à juger trop peu fiables pour être citées des sources médiatiques de droite, tout en acceptant leurs équivalents de gauche. Ainsi, le Daily Mail britannique est « déprécié », ce qui signifie qu’il ne peut être cité sur Wikipédia que « pour des autodescriptions non controversées, bien que des sources secondaires fiables soient toujours préférées ».

The Guardian, en revanche, peut être cité. MS NOW (anciennement MSNBC) est jugée « généralement fiable », tandis que Fox News a été déclarée non fiable pour les sciences et la politique, les autres sujets restant matière à controverse. Quant au New York Post, Wikipédia le tient pour « généralement peu fiable », ce qui explique sans doute qu’il ait fallu dix mois à l’encyclopédie pour intégrer des informations sur l’ordinateur portable de Hunter Biden – une affaire révélée par le Post.

Plus absurdement encore, Wikipédia considère Al-Jazira comme une source « généralement fiable » pour presque tous les sujets, malgré le financement qu’elle reçoit du gouvernement qatari et sa ligne éditoriale. Wikipédia semble toutefois avoir parfois des critères raisonnables : Tasnim News, média lié au corps des gardiens de la révolution islamique iranienne, figure parmi les sources interdites. Cela ne l’a pourtant pas empêché d’être cité plus de 29 000 fois sur Wikipédia, selon un rapport récent. D’autres médias liés au Hamas, au Hezbollah et aux Frères musulmans y sont cités plus de 9 000 fois au total, sans être pour autant proscrits par Wikipédia.

La guerre des sources

Le problème des sources d’information biaisées ne se limite........

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