Xavier Patier : « Ne demandons pas à la jeunesse d’être tiède ! »
« En temps de guerre, celui qui ne se rend pas est mon homme, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne et quel que soit son parti… » Le 17 juin 1940, Edmond Michelet distribue dans les boîtes aux lettres de Brive-la-Gaillarde ce texte de Péguy pour appeler la population à combattre les nazis. La veille de l’appel du général de Gaulle, ce notable catholique, père de plusieurs enfants, prend tous les risques pour entrer en résistance ; il sera déporté à Dachau, deviendra un pilier des gouvernements gaullistes et André Malraux le gratifiera du titre d’« aumônier de la France ».
Ce 17 juin 2026, dans la cité corrézienne, a été commémoré le cinquantième anniversaire du Musée Michelet, installé dans la maison même du résistant et qui regorge d’archives prisées des chercheurs, sous l’égide de la Fraternité Michelet et de la Ville de Brive. L’occasion de questionner l’un des petits-fils du résistant, Xavier Patier, écrivain (son dernier roman, Un jour de chien, est paru en 2024 au Cerf), haut fonctionnaire (il a notamment dirigé le domaine de Chambord), proche collaborateur de Jacques Chirac et catholique engagé.
Le Point : Que pourrait dire, selon vous, Edmond Michelet à notre monde déboussolé ?
Xavier Patier : Que dirait-il ? Je l’ignore. Mais je crois qu’il ne se tairait pas, car il n’était pas un chrétien silencieux. Il s’est engagé très tôt dans le catholicisme social, puis dans la Grande Guerre. Il accourait au son du canon. Il a fréquenté Le Sillon de Marc Sangnier, croisé les Camelots, lu l’Action française, milité aux équipes sociales puis lutté dans la Résistance. Il s’est accompli dans le gaullisme. Aujourd’hui, sans doute dirait-il qu’il existe une réponse chrétienne aux événements chaotiques que nous vivons, et qu’elle n’est pas une théorie mais une tragédie : le message du Christ. Edmond Michelet avait, sans le savoir, structuré son existence pour être capable d’affronter le mal absolu. Nous voyons poindre en Occident une nouvelle génération de croyants qui lui ressemble : une jeune génération est en train de se muscler l’âme pour faire face à des temps très difficiles.
Se muscler, parfois un peu trop… Ne trouvez-vous pas cette tendance inquiétante ?
Non, ou si peu. Chez les chrétiens de France, on a eu tendance, ces cinquante dernières années, à se déraciner, c’est-à-dire à se désincarner. Refouler les sensations, l’émotion, l’art, l’histoire, la fierté culturelle et nationale, en un mot refouler notre identité, conduit inévitablement à un retour vers l’héritage oublié. La jeunesse abandonnée éprouve très logiquement le besoin de s’amarrer à des certitudes. Cela peut prendre des contours d’apparence très droitière, mais c’est assez normal. S’exprime la volonté de revenir à quelque chose qui parle aux sens et qui s’enracine quelque part. Est-ce inquiétant ?
Jacques Chirac n’était pas un extrémiste. Mais il a dit un jour une phrase amusante – elle n’était pas d’une originalité folle, mais elle était profondément ancrée dans sa vision : « Ça ne me gêne pas qu’un jeune de vingt ans soit à l’extrême droite ou à l’extrême gauche. Ce qui me gêne, c’est qu’il soit centriste. » Ne demandons pas à la jeunesse d’être tiède : il y a un âge pour cela, le troisième. À quinze ans, mon grand-père était proche des Camelots du Roi. Il a fréquenté puis quitté l’Action française. Comme beaucoup de jeunes patriotes de sa génération, il a été un lecteur de la revue de l’Action française. Il faut dire que Charles Maurras, au début des années vingt, représentait un sommet de l’influence intellectuelle, l’équivalent d’un Jean-Paul Sartre dans les années 1960. Il attirait les jeunes qui voulaient le changement. Il n’incarnait pas du tout un courant marginal.
Pourtant, après la guerre, Edmond Michelet est devenu l’une des grandes figures du catholicisme social…
Il a été profondément marqué par l’héritage de Marc Sangnier. Sur le plan politique, il a suivi l’itinéraire de beaucoup d’intellectuels de sa génération, orphelins de Péguy, à commencer par François Mauriac et le général de Gaulle. Dans les années 1930, Mauriac écrivait encore dans L’Écho de Paris, un quotidien très conservateur. Mais ces hommes ont véritablement pivoté au moment de la montée du totalitarisme et notamment pendant la guerre d’Espagne. Entre les positions conservatrices et l’engagement de Georges Bernanos, ils ont choisi Bernanos. Ils ont compris que l’Église institutionnelle d’Espagne, hors du Pays basque, n’apportait pas la réponse pertinente aux tragédies de l’histoire en train de se faire. Ce choix n’était pas évident pour eux, car c’étaient tous de sacrés enracinés, pétris de tradition et de respect de l’autorité ecclésiale.
Michelet, Mauriac et de Gaulle sont morts à quelques semaines d’intervalle seulement, à l’automne 1970 (en septembre, octobre et novembre). Vous avez écrit un excellent ouvrage là-dessus. Quelles leçons ces trois figures majeures peuvent-elles transmettre à notre époque ?
Issus de la même génération, ils se sont éteints concomitamment, marquant la fin d’une certaine cohérence française. À l’époque où de Gaulle était à l’Élysée, où Mauriac régnait sur Le Figaro littéraire et où Michelet était le ministre catholique de service, il existait une cohérence politique et théologique propre à la France. La question de l’identité ne se posait pas. La France ne se demandait pas si elle était encore une grande puissance : elle rayonnait. Elle ne se demandait pas qui elle était : elle travaillait. C’est précisément après la disparition de cette génération que le........
