Bruno Patino : « Avec l’IA, l’épidémie de solitude va s’aggraver »
Il y a près de soixante-dix ans, le philosophe Günther Anders théorisait l’« obsolescence de l’homme », pointant la honte prométhéenne d’une humanité vouée à se soumettre à la perfection calculatrice de ses propres machines. Aujourd’hui, cette dystopie prend les traits bienveillants de l’intelligence artificielle.
Après avoir autopsié la captation de notre temps de cerveau disponible (La Civilisation du poisson rouge, 2019), la fragmentation de l’espace public (Tempête dans le bocal, 2022) et l’asphyxie informationnelle (Submersion, 2023), l’essayiste et président d’Arte, Bruno Patino, signe avec Le Temps de l’obsolescence humaine (Grasset), son essai le plus magistral. Un cri d’alarme contre les nouveaux apprentis sorciers du monde moderne.
Pour Bruno Patino, l’ère Gutenberg, qui a permis la création d’un espace public commun fondé sur une information partagée, des faits vérifiés et le débat rationnel, s’effondre. À l’ancienne « économie de l’attention » succède insidieusement une « économie de la relation ». Les empires numériques ne se contentent plus de monétiser nos clics ou notre colère, ils déploient des agents conversationnels conçus comme une véritable « morphine sociale » pour s’infiltrer dans notre intimité, cibler notre curiosité et combler notre vide existentiel. Sommes-nous condamnés à devenir les prolétaires cognitifs d’une technologie qui nous enferme dans l’illusion de notre propre puissance ? Entretien.
Votre nouveau livre s’ouvre sur une anecdote assez surréaliste vous attribuant un ouvrage imaginaire L’Âge distrait…
Bruno Patino : Oui, c’est une anecdote très réelle : une IA m’a mentionné comme étant l’auteur de l’un des cinq livres les plus importants jamais écrits sur la révolution numérique… sauf que le livre qu’elle m’attribuait n’a jamais existé ! J’ai trouvé ce phénomène fascinant : à partir du moment où l’IA a affirmé son existence, ce livre s’est mis à exister dans l’espace numérique. Plus profondément, ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant la technologie en elle-même que son impact invisible sur nos vies individuelles et collectives. Nous adoptons très rapidement des outils qui modifient nos existences avant même que nous nous en rendions compte. Ce........
