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Saint-Denis : ce royaume « céleste » contre la république terrestre

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De février 1534 à juin 1535, une utopie a tenté l’histoire : la révolte anabaptiste qui s’est déroulée à Münster, en Allemagne, dans le Land de Rhénanie-du-Nord – Westphalie. Dans son fabuleux roman L’œuvre au noir, Yourcenar en a fait la scène de chapitres cruels et délirants, profonds et inquiétants, sur l’utopisme millénariste. L’insurrection des anabaptistes servira de lieu pour l’exercice de son génie car elle y installe le contrepoids de son héros, Zénon, l’homme libéré des croyances de son époque.

C’est ici qu’elle racontera le mieux le monde des mystiques fous, des Jérusalem monstrueuses, des manipulations de la foi et de la foule, de la faim, du mensonge de la pureté et de la répression. Une sorte de Ferme des animaux d’Orwell, mais sans la fable, juste la fabulation religieuse et la mort, une ferme des animaux sans animaux ni parabole, seulement la mécanique nue du pouvoir et du massacre.

« Münster, où Jan Matthyjs avait réussi à s’implanter après en avoir chassé l’évêque et les échevins, était devenue la Cité de Dieu où pour la première fois sur terre les agneaux ont un asile », imaginaient les personnages délirants de Yourcenar. Ici, « des prêches à l’air libre ranimaient chaque soir les courages ; Bockhold, le saint préféré, plaisait parce qu’il assaisonnait les sanglantes images de l’Apocalypse de ses facéties d’acteur ». Et sur place, « Hans Bockhold, la tête ceinte d’une couronne royale, monté sur un cheval caparaçonné d’une chasuble, fut promptement proclamé prophète roi sur le parvis de l’église ; on dressa une estrade où le nouveau David trônait chaque matin, décidant sans appel des affaires de la Terre et du Ciel. »

Münster, ou la cité de Dieu devenue machine de mort

Pour assurer l’ordre dans ce royaume, une milice, déjà : « Le poing des jeunes prophètes qui servaient au roi de gardes du corps tenait en respect cette cohue. » Cela s’achèvera en orgie, en viol, en famine, en quasi-cannibalisme et en désolation. « Les mourants comprenaient vaguement que les promesses du prophète se réalisaient pour eux, autrement qu’on avait cru, comme il arrive toujours avec les prophéties : le monde de leur tribulation finissait ; ils s’en allaient de plain-pied dans un grand ciel rouge. » Ces laboratoires de l’utopie sont un vieux leitmotiv du rêve politique, la vision dangereuse de la cité parfaite ; on en retrouvera des illustrations encore et encore. On lira les mêmes épisodes en d’autres siècles ultérieurs, jusqu’aux Pol Pot d’Asie.

Et aujourd’hui, le même schéma affleure ici, sous nos yeux, en France, dans la joute des élections municipales. Bien entendu, la politique française actuelle, observée de près, est bien plus complexe que la tragédie de Münster ou l’apparence littéraire. Cependant, on peut y déceler déjà un schéma sous-jacent : d’un côté, une « nouvelle France », terme alarmant pour les partisans rancuniers qui remportent des communes en acclamant ouvertement des territoires libérés, et de l’autre, une vieille France, prétendument, pour discréditer son héritage ou son passé.

Une vieille fièvre sous des habits neufs

Étrangement, la petite mairie de Saint-Denis, ses rassemblements, son maire, ses électeurs, ses promesses, semblent parfois rejoindre peu à peu ce dangereux mythe, cette envie d’utopie communautaire, radicalement égalitaire, joyeuse dans la cohue et attendant quelque chose d’onirique. Bien sûr, objectera-t-on, la France change, mais aussi, on peut constater, qu’elle ne change pas et continue d’opposer la commune idéale et l’État tétanisé, encore et encore.

Car ce genre de tête-à-tête délirant n’est pas seulement une antiquité médiévale, mais aussi une façon de rêver en politique, des cycles ; aujourd’hui, en lointain retentissement et sous l’actualité agitée, le vieux mythe transparaît dans les actualités de Seine-Saint-Denis.

Désormais, l’analyse politique, les alignements éditoriaux autour de cette mairie de la banlieue parisienne s’opèrent sur cette opposition entre une France républicaine, souveraine, et un territoire « utopisé », présenté comme un laboratoire de l’autre France, d’une société alternative. Cette petite mairie, toute modeste, s’installe peu à peu dans ce millénaire duel des utopies face à la réalité.

Territoire rêvé contre loi commune

Voici ce lieu où le squatteur du bien immobilier d’autrui ne peut plus être expulsé si l’on ne le reloge pas. Ce « territoire » où la police imposera la loi de la République avec des pistolets à bulles de savon. Ce royaume où la « diversité » habille déjà le discours de la pureté et de l’égalité. On n’espère pas, bien sûr, que ce rêve finisse comme la révolte anabaptiste du XVIᵉ siècle, mais ces communes rêvées, cruelles, utopistes, ces « territoires », sont toujours un leitmotiv des temps difficiles et violents.


© Le Point