La double décapitation du Luther musulman ou l’impossible réforme de l’islam
Peut-on réformer l’islam aujourd’hui ? Question de vie ou de mort – et de trop de morts. Imaginons d’abord une dystopie simple : en France, un grand clerc « musulman », intellectuel ou non, se lève pour remettre en cause trois piliers de l’islam contemporain.
D’abord la mainmise des islamistes par la domination linguistique : je maîtrise l’arabe classique, j’interprète exclusivement le Coran, donc je détiens le monopole du divin, je suis son délégué. Ensuite, les textes canoniques qui, rédigés pour l’essentiel entre les premiers siècles de l’islam et le Moyen Âge, continuent de régir, par l’anachronisme le plus absurde, la vie, la sexualité et la vision du monde du musulman du XXIᵉ siècle. Enfin, la soudure artificielle entre décolonialisme et islamité, devenue carburant des séparatismes en Occident et justificatif des régressions politiques et sociales dans plusieurs pays à majorité musulmane.
Cet homme serait un Luther de l’islam. Comme Martin Luther qui, en 1517, affiche à Wittenberg ses thèses contre le commerce des indulgences, contestant la confusion entre salut et pouvoir de l’Église, ce Luther musulman réaffirmerait la primauté de la foi et de la conscience individuelle sur l’appareil religieux et ses certificats d’orthodoxie. Il dénoncerait l’équivalent contemporain de la vente des indulgences : la délivrance, par des seigneurs de guerre, des chefs islamistes, des imams communautaires ou des foules anonymes en ligne, de certificats d’islamité ou d’apostasie qui valent parfois condamnation à mort.
Entre des pouvoirs qui instrumentalisent la religion et des groupes armés qui prétendent la monopoliser, on délègue aux petites mains de la terreur le soin de réaliser les excommunications et les décapitations.
Entre des pouvoirs qui instrumentalisent la religion et des groupes armés qui prétendent la monopoliser, on délègue aux petites mains de la terreur le soin de réaliser les excommunications et les décapitations.
On l’imagine brûlant symboliquement, sous les portiques d’al Azhar, au siège des Frères musulmans ou même à La Mecque, des commentaires sur le Coran et des recueils de hadiths dépassés et contestables, utilisés comme armes politiques, comme Luther brûla la bulle qui l’excommuniait. L’issue serait presque écrite : accusation d’apostasie, fatwa, assassinat probable. C’est l’un des pièges qui bloquent la réforme de l’islam dans un double verrou.
Premier verrou : la peur dans les pays musulmans. Les régimes en place redoutent une réforme qui impliquerait l’émancipation des consciences, la liberté de parole et l’affaiblissement du tutorat idéologique installé depuis les indépendances. Le contraire du démocrate y est souvent le croyant au sens étroit, c’est-à-dire le bigot, le plébéien privé de prise sur sa vie comme sur l’interprétation d’un livre sacré.
Apostasie, fatwa, mort annoncée
Le 8 juin 1992, l’intellectuel égyptien Farag Foda est abattu au Caire par deux membres du groupe armé al Jamaa al Islamiya, après avoir été publiquement désigné comme apostat pour avoir défendu un État laïque et la séparation du religieux et du politique. Son assassinat, commis devant le siège de l’association qu’il avait fondée, l’Egyptian Enlightenment Society, a été justifié par ses meurtriers au nom d’une fatwa le déclarant infidèle.
Le 26 mai 1993, à Alger, l’écrivain et journaliste Tahar Djaout est victime d’un attentat revendiqué dans le contexte de la guerre civile algérienne ; blessé de plusieurs balles à la tête devant son domicile, il meurt le 2 juin après quelques jours de coma. Il est l’une des premières grandes figures intellectuelles emportées par le terrorisme islamiste durant la « décennie noire » algérienne.
Depuis ces meurtres, les assassinats, exils forcés ou menaces contre écrivains, journalistes, militants laïques et réformateurs se sont multipliés du Caire à Alger en passant par d’autres capitales, signalant qu’une pensée critique de l’islam politique peut coûter la vie. Dans ce contexte, la réforme est empêchée parce qu’on y tue ceux qui veulent la porter. Entre des pouvoirs qui instrumentalisent la religion et des groupes armés qui prétendent la monopoliser, on délègue aux petites mains de la terreur le soin de réaliser les excommunications et les décapitations.
Deuxième verrou : la réforme impossible en Occident. Là aussi, un Luther musulman aurait du mal à trouver un espace respirable. En Europe comme en Amérique du Nord, l’islam est étroitement associé à l’histoire coloniale et aux luttes anticoloniales ; toute critique interne est aussitôt soupçonnée de recycler des schèmes néo coloniaux ou racistes. Entre contrition des élites et culpabilisation post-impériale, une partie du monde académique et politique préfère ignorer le sujet, plutôt que d’affronter l’accusation d’« islamophobie ».
L’orientalisme savant, déjà critiqué pour ses « biais », est désormais traité comme un quasi-complice de l’entreprise coloniale, ce qui rend, rétroactivement, encore plus suspect le travail critique sur les doctrines et les institutions religieuses musulmanes.
Il ne resterait donc que les réformateurs musulmans eux-mêmes. Mais la voie est étroite : ils sont vite accusés de trahison par leurs coreligionnaires, d’« islamophobie » par une partie des médias et des militants, et parasité par des courants identitaires. Certains intellectuels musulmans ou issus de familles musulmanes qui questionnent publiquement la place de la charia, le statut des hadiths ou la fusion du politique et du religieux, se heurtent à un mélange de persiflage, d’ostracisme et de mise à l’index dans les débats publics occidentaux. La critique de l’islam y devient un exercice dangereux, non pas seulement par menace physique, mais par disqualification morale et sociale.
L’islam sous cloche postcoloniale
De plus, dans bien des discours militants, l’islam est présenté comme pur produit de résistance anticoloniale : toute réflexion sur ses textes ou ses pratiques est perçue comme atteinte au statut sacralisé de victime absolue de la domination occidentale. Toucher à l’islam, ce serait ainsi encourager, dit-on, les discours d’extrême droite, rompre la solidarité antiraciste et trahir la loyauté communautaire. En Occident, un immigré ou un descendant d’immigrés se réclame souvent d’abord de sa religion – avant sa nationalité –, ce qui renforce cette loyauté verticale.
La critique de l’islam y devient un exercice dangereux, non pas seulement par menace physique, mais par disqualification morale et sociale.
La critique de l’islam y devient un exercice dangereux, non pas seulement par menace physique, mais par disqualification morale et sociale.
Dans ce climat, un Luther musulman serait taxé de traître sur tous les registres : vis-à-vis des siens, des tribunaux médiatiques, des entrepreneurs de la victimisation et même de la mémoire des ancêtres. La réforme de l’islam y devient pratiquement impossible à court terme, d’autant que les libertés académiques se contractent parfois lorsqu’il s’agit de religions dites minoritaires, et que l’anathème peut frapper quiconque « ose le travail » critique. On ne peut pas penser l’islam en tant qu’Occidental sans être accusé de néo colonialisme ; on ne peut pas le penser en tant que musulman sans être accusé de déloyauté. Échec et mat.
Reste la question : où espérer un Luther musulman, sinon dans un cimetière ? En Occident, malgré la difficulté et le risque, subsiste pour l’instant la seule voie envisageable : quelques intellectuels musulmans, ex-musulmans ou simplement arabophones laïques poursuivent, souvent sous protection ou sous pseudonyme, une critique des lectures littéralistes et de la confusion permanente entre foi, droit et pouvoir.
Ailleurs, la fenêtre est encore plus étroite, même si, en Arabie saoudite par exemple, un projet de réforme « par le prince » a réduit en partie les pouvoirs de la police religieuse, encadré certaines prérogatives du clergé et autorisé quelques changements de mœurs, tout en maintenant un régime politique qui s’appuie toujours sur une légitimité islamique traditionnelle. Comment réformer simultanément une religion et un État qui continue de s’en réclamer ? Il faudra suivre avec attention cette naissance hypothétique du réformateur téméraire, en pariant qu’il n’est pas déjà dans sa tombe.
