Léon XIV en Algérie : un appel au pardon passé sous silence
Que retenir déjà de la visite du pape Léon XIV en Algérie ? La question reste ouverte. Doit-on y voir d’abord l’ombre des attentats de Blida – officiellement non confirmés par les autorités algériennes –, le sens même de cette tournée dans un pays diplomatiquement très isolé, le « coefficient de fréquentabilité » que le souverain pontife offre à Alger, ou bien les discours du pape lui-même ?
Lundi 13 avril, devant le monument aux martyrs (le Maqam Echahid, grand mémorial de la guerre d’indépendance à Alger), halte quasi obligée de tous les grands visiteurs étrangers, le pape a prononcé un discours. On ne veut pas vraiment saisir la clarification, pourtant inédite et forte : l’appel à rompre avec la rente du mémoriel, cette exploitation indéfinie du passé pour les besoins politiques, pour avancer.
Dans un pays qui cultive la centralité du récit décolonial, la tension entretenue avec la France et une conflictualité permanente érigée en preuve de souveraineté, les médias ont largement ignoré quelques phrases du pape.
L’appel au pardon, voie refusée en Algérie
Il a salué le « courageux peuple algérien », son histoire enracinée et une nation qui « s’est battue ». Ces phrases portaient sur le courage du pardon. « La véritable lutte pour la libération ne sera définitivement gagnée que lorsque la paix des cœurs aura enfin été conquise », a-t-il osé, dans un pays qui a fait du mémoriel un lieu de repli, de refus et de conflit.
L’appel du pape au pardon s’adresse directement aux Algériens : il promeut une voie refusée en Algérie, celle d’agrandir l’horizon en dépassant l’histoire de la douleur pour aller vers une « libération définitive ». Une voie ardue, et le pape le précise, dans ce même discours : « Je sais combien il est difficile de pardonner. »
L’entretien du conflit mémoriel, du sentiment antifrançais en Algérie, ne procède pas seulement de la mémoire d’une génération – celle des vétérans de la décolonisation et des maquisards, socle historique du régime actuel – mais aussi d’une matrice générale. Cette matrice se transmet, s’entretient, se gonfle de chiffres, de mobilisations éditoriales et politiques, d’enseignements scolaires, de commémorations. Cette transmission aux générations suivantes, soumises soit à la fuite par la mer (immigrations clandestines massives) soit à l’expression d’un loyalisme qui s’achève sur la sacralisation coûteuse du mémoriel, structure un imaginaire collectif.
Être Algérien aujourd’hui, c’est être antifrançais. La seule « success story » proposée aux jeunes générations n’est pas celle de la construction patiente d’un État et d’une indépendance apaisée, mais celle d’une dépendance houleuse, passionnée et conflictuelle avec l’ex-colonisateur. Un passé qui ne passe pas, et qu’on ne veut surtout pas laisser passer, pour reprendre la formule d’un écrivain.
« On ne peut pas ajouter du ressentiment au ressentiment, de génération en génération », expliqua le pape, au-delà du brouhaha des interprétations médiatiques étroites. Car il faut être algérien pour mesurer combien la transmission de la douleur – et de son corollaire aujourd’hui : la violence, symbolique et parfois physique – endette les générations présentes, hypothèque l’avenir du pays et installe une terre entière dans un jeu de refus du monde, de refus d’avenir.
Devant les morts de l’Algérie, un discours au sens profond
Les transitions politiques, presque toujours violentes depuis 1962, la violence érigée en vertu – autant par la culture du putsch que par le culte d’un fanonisme simpliste de la rupture armée (Fanon, ce Martiniquais algérien, psychiatre de génie, auteur de la théorie de la violence comme instrument de libération était beaucoup plus complexe que les militantismes d’aujourd’hui), prolongé par des élites décoloniales sans véritable vocation pour le présent – immobilisent le pays et ferment le chemin, difficile, mais unique, du pardon.
Ce chemin mène au présent, à la primauté de demain sur hier, au refus d’entretenir le ressentiment dans les esprits des jeunes générations pour leur offrir enfin le vrai fruit de l’indépendance : le bonheur de vivre et non la rancune.
C’est précisément à ce système que le pape s’adressa : ces quelques phrases du pontife, prononcées face au monument aux martyrs sous un ciel pluvieux en écho, semblent s’être noyées dans des traitements médiatiques polarisés, davantage rivés sur la symbolique diplomatique que sur le contenu spirituel et politique de ses mots.
Le discours devant les morts de l’Algérie est pourtant profond : il indique une voie repoussée, il propose de fonder le lien de l’Algérie avec la France (et, plus largement, avec l’Europe) sur un socle de dépassement, non sur celui d’un conflit permanent destiné à paralyser les esprits et à entretenir les légitimités de prise de pouvoir.
On refusera de l’entendre – on le refuse déjà depuis le premier jour de la visite – mais il faut reconnaître à ce visiteur le courage, entre les plis des cérémonies et du protocole, d’avoir lancé cet appel en Algérie : l’avenir n’est pas le passé. Entretenir le ressentiment chez les jeunes générations n’est pas l’achèvement de la libération, mais son ajournement indéfini.
Cette invitation du pape a été passée sous silence alors que c’était son premier discours en arrivant à Alger. Un chemin pourtant nécessaire et qui sera heureux pour l’Algérie.
