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Kamel Daoud – Monologue du politique français pro-Mollah

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10.03.2026

Écoutons la tête d’un courtier du communautaire pour devenir un chef ou un intello de la contrition en France :

« Pourquoi je suis pour les mollahs et contre les attaques américaines en Iran, alors que je vis en France, dans un pays libre, laïc, démocratique – jusqu’à pouvoir gifler un président sans être dissous dans l’acide par ses polices secrètes ? » Ma réponse : parce que c’est compliqué quand on gagne sa vie à faire le commerce de fruits exotiques.

Si je soutiens les mollahs contre les Iraniens qui meurent, se relèvent, continuent de protester contre leur dictature, c’est parce qu’il y a un lien entre ma carrière politique, ici en France, et le mollah. Lequel, à quatre mille deux cents kilomètres ? L’histoire. Voici comment : le mollah, c’est l’islamiste. C’est-à-dire le musulman. C’est faux, n’est-ce pas, d’après ce que l’on dit ? Mais ce n’est pas une raison pour que cela ne soit pas vrai. Il suffit de le faire croire. C’est mon métier. Je le leur répète, à mes électeurs en France.

Car si je soutiens les frappes de Trump, c’est que je suis pro-américain, pro-israélien et pro-juifs, sinon un juif. Le mollah étant musulman, le condamner, c’est condamner mes musulmans. En quoi cela me concerne-t-il, moi, dans mon Paris sous la tête et qui confond keffieh et révolution ? Parce que le musulman est mon électeur en France. Ma seule armée de défavorisés, d’exclus, de gens qui n’ont pas où aller, ni vers où revenir – sauf le passé. Alors moi je les aide, à vivre dans leur passé.

Défendre le mollah, c’est défendre les musulmans et se faire aider par les islamistes pour gagner en France. C’est mon comité, mon armée, mon « peuple de service », mes fruits exotiques. Je suis quelqu’un d’instinctif. Quand on ne sait pas faire grand-chose de ses mains, il faut suivre son flair, et le mien me mène à ça : fouiller dans les greniers de l’histoire du pays, trouver des traces, des gens pas heureux, des quartiers oubliés, et les faire travailler pour moi, en travaillant leurs imaginaires.

Plantations électorales

Voyez-vous, c’est un peu comme diriger une plantation : j’utilise la main-d’œuvre communautaire du pays pour faire pousser mes récoltes électorales. Mais cette fois, la main-d’œuvre y croit. Je ne donne plus le fouet ni la loi, je donne des histoires à mon « boy » : je cultive ses croyances, son Allah intime, son Gaza imaginaire, ses peaux, ses drapeaux, ses peurs, ses dettes envers ses ancêtres.

C’est simple comme bonjour : on passe des plantations de sucre d’autrefois aux plantations électorales. Et ça travaillera gratuitement à m’élire. Je suis malin, car c’est exactement ce que les colons n’ont pas compris : les gens travaillent gratuitement quand vous leur faites croire qu’ils travaillent pour un paradis.

Je ne prends pas aux gens leur salaire, mais leurs espoirs. Je ne leur promets pas un avenir, je leur raconte leur passé, là où ils se sentent le mieux, en sécurité face au temps, là où ils sont fiers alors qu’ils n’y sont pas nés. Je leur raconte que c’est leur chance qui arrive, avec moi, alors que ce n’est que la mienne. Je leur dis que je suis algérien, marocain ou tunisien, ou arabe, malgache, et ils sont heureux. Peau blanche, masque noir. Voilà ce que personne n’a saisi avant moi, ou bien si peu.

Les colons d’autrefois ne l’ont pas compris. Expliquer qu’un plus un est égal à deux, ça fatigue. Ça épuise. Ça condamne le monde à la raison, au bilan, à l’envie de dormir, au travail. Mais soutenir, contre tous, qu’un plus un est égal dix, cela fait rêver, absout, autorise à s’allonger sur le dos pour compter les étoiles, à attendre la révolution et le chaos pour s’enrichir, à se rêver comme justicier. Rêver de renverser l’ordre et la comptabilité, cela permet de croire n’importe quoi.

Donc oui, je soutiens les mollahs alors que je vis en France et que les mollahs tuent. Et les Iraniens qui meurent ? Diriez-vous. Alors je vous réponds, puisque là on est entre nous : en quoi cela me concerne ? Ce n’est pas ma guerre. Il ne suffit pas de mourir pour m’intéresser.

Et si on m’interroge sur Gaza ? Alors là, je suis franc : la Palestine, c’est le pays rêvé de ma clientèle en France. C’est un peu l’histoire du pays volé, des colons qui arrivent, des terres qu’on se refile par l’usage de la guerre, des gens musulmans qui perdent et qui rêvent de gagner. Alors j’adapte le cinéma.

Je m’adapte à la clientèle. Les plantations idéologiques, il faut y ajouter du rêve, du passé splendide, de l’avenir – comme autrefois on ajoutait du rhum le matin et des chants le soir ; ça repose la main-d’œuvre, même si cela brûle la santé du cerveau.

C’est ce que vous ne comprenez pas : je ne peux pas lâcher les mollahs en Iran. C’est mon travail, ma fortune, ma clientèle qui sont en jeu en France. Les mollahs, le califat, les tapis qui volent, les révoltes contre les maîtres, les juifs qui complotent, les turbans, la colonisation : tout cela est mélangé, lié. On ne peut pas vendre l’un sans acheter l’autre.

Vous voyez ? Je ne peux pas dire qu’Alger est une dictature par exemple et décompter les arrestations journalières et la terreur au ventre des gens qui y vivent. Et je ne peux pas taire mon indignation quand on tue un mollah. Et je ne peux pas m’occuper de la Somalie ou de Kaboul, car c’est mauvais pour garder ma clientèle. C’est lié, je vous dis. Chez moi, l’exotique et le politique, c’est la même chose. C’est du fruit tropical.

Et si, par exemple, j’écris dans un journal en France qu’Alger emprisonne, c’est médire de mes « victimes favorites ». Alors je me tais, je n’écris rien, je regarde ailleurs. Et ensuite – et surtout, bien sûr – je suis malin, j’ai beaucoup réfléchi : on ne peut plus faire travailler ces gens pour sa canne à sucre, ses safaris ou ses fermes. Alors moi, je les fais travailler pour mes urnes, ma carrière, mon parti.


© Le Point