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Kamel Daoud – Lettre aux Coréens à propos d’un roman

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19.04.2026

En Corée du Sud, début décembre 2025, il a neigé pendant mon séjour. Je surveillais les flocons derrière les vitres et je voyais les gens ralentir, les arbres s’alourdir, tous les sentiers, routes et chemins disparaître, comme annulés. Quand la nuit vint, la neige fit de la ville illuminée un fantôme consolé. J’ai longuement regardé parce que je me trouvais au bout du monde, dans l’Extrême-Orient, là où aucun parent de ma généalogie ne s’était rendu. Je me tenais debout derrière une vitre, à l’autre bout de la Terre qui, pour les géographes, est ronde, mais, pour les voyageurs, plate et sans fin.

La neige et le désert

Une autre raison de ce regard attentif, c’est que la neige est le contraire du désert, son frère albinos. Dans mon pays natal, elle est rare, exceptionnelle, plus proche du souvenir des anciens que des saisons ; elle appartient aux pays européens, au Nord, au lointain, elle est exotique. Quand je l’ai vue, une ou deux fois, pendant mon enfance, j’ai découvert le silence, mais aussi autre chose. Je m’explique.

Dans mon pays, on parle le plus souvent de la guerre de libération, de l’ancien colonisateur, c’est-à-dire de la France, de la mémoire, des morts, des armes. Tout ce qui est en dehors de ce champ de bataille n’a pas d’importance. Ces choses sans importance aux yeux de la mémoire sont les feuilles des arbres qui ramassent les miettes de soleil, la mer enroulée sur elle-même, le silence, la douceur de la sieste, la montagne qui attend les voyageurs, l’eau, la musique qui reste longtemps dans l’air. Soit on parle de la guerre, soit on se tait et on écoute les morts en parler.

Autant dire que, lorsque j’ai vu la neige pour la première fois, à l’âge de 4 ans, j’avais compris immédiatement que le monde avait une autre histoire que la mienne. Je savais qu’il pouvait........

© Le Point