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Kamel Daoud à Léon XIV : « Vous bénirez une terre belle mais prisonnière ! »

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08.04.2026

À Sa Sainteté le pape Léon XIV,

J’ai appris il y a quelques semaines que vous projetiez de vous rendre en Algérie en avril. J’en fus, dans un premier mouvement, consterné par le sens politique que cette visite ne manquerait pas de prendre. J’en fus, dans un second mouvement, attristé, moi, l’écrivain exilé de force en France, comme l’ont été des milliers d’autres Algériens qui, contraints, désespérés ou épuisés, ont, aujourd’hui, quitté l’Algérie.

Je pense aussi à ces centaines d’autres qui croupissent en prison pour un crime absurde : celui de s’opposer, celui de vivre ou simplement celui d’avoir été libres. L’exil, s’il est la métaphore majeure de saint Augustin, est l’une des douleurs d’être algérien, y compris quand on vit en Algérie.

Longtemps, lorsque j’habitais encore mon beau pays natal, j’ai désiré cette visite. Mon pays de naissance souffre d’enfermement sur soi et d’obsessions, désastreuses, pour le passé. Je me répétais que la venue d’un pape, chef élu de l’Église catholique, participerait à notre guérison : nous y verrions que Dieu n’est pas un prénom exclusif, mais celui de chacun d’entre nous.

Nous comprendrions aussi que parler de Dieu ne doit pas nous pousser à parler à sa place. Enfin, nous saurions que la vérité – ce métier divin plutôt qu’humain, si meurtrier parfois – peut aussi être si vivifiante quand elle est couronnée par son contraire : la différence. J’aurais voulu être en Algérie pour votre visite, au lieu de la regarder de là où je suis exilé.

L’Algérie apprend aux enfants qui grandissent sur son sol que l’autre est un ennemi et que vivre consiste à s’isoler et à se retirer dans la vérité obsolète de ses ancêtres. Cela s’explique, mais ne se justifie pas : nous avons, en effet, enduré la guerre coloniale comme la guerre civile, cette guerre fratricide menée par ceux qui nous ont massacrés, nous, les Algériens, au nom de Dieu, encore une fois. Revivre, revenir à la vie, en accepter la fragilité, le miracle et cette fête des différences pourraient nous aider et offrir à nos enfants un espoir, une leçon sur la richesse du monde à partager. Nous autres Algériens ne voyageons pas, nous accueillons peu les autres, nous nous défions d’eux et nous répétons que l’autre est un danger. La visite d’un pape ne pouvait que nous être bénéfique.

Recevoir Votre Sainteté obligerait l’Algérie à renouer avec son passé, si riche. Son passé a été confisqué par les libérateurs autoproclamés du pays, ces vétérans de guerre, ces seigneurs, au nom d’une décolonisation sans cesse reconduite à la place des vies à vivre, et ces islamistes qui nous imposent leurs fanatismes. Nous avons souffert du radicalisme de l’islamisme, qui n’est pas une religion, mais une meurtrissure et une maladie de l’âme.

C’est pour toutes ces raisons que j’avais espéré et imaginé cette visite. Même si de saint Augustin beaucoup d’entre nous, en Algérie, gardent un souvenir effacé, nous y voyons aujourd’hui la preuve que nous avons tant à faire pour faire remonter notre passé plus loin que la dernière colonisation en date et pour concevoir un avenir plus vaste que ce que nos étroites rancœurs laissent entrevoir.

Mais, Votre Sainteté, votre visite aujourd’hui n’apporte pas que cela. Elle survient dans un pays encore plus fermé, encore plus intolérant, encore plus blessé et méfiant, dans un pays réduit aux délires et aux complots imaginaires, à la terreur et à la violence politique. Une Algérie qui souffre, une terre devenue une immense prison tenaillée par la peur et l’inquiétude, une terre d’où l’on s’exile par les chaloupes ou par le refus de vivre et qui broie le cœur, impression renforcée par la trace blessante indélébile qui subsiste en soi où que l’on aille.

Votre Sainteté, je peux imaginer cette visite comme l’acte d’un croyant. Je sais que, parfois, on doit semer les graines de l’espoir là où la terre est justement la plus aride. Il est impératif de ranimer l’amitié sur ces terres où la mort semble être l’unique objectif de l’existence et de démontrer que l’autre vient les mains ouvertes. Et je le comprends. La foi comporte souvent des calculs qui vont au-delà du présent. L’acte prend alors sens là où il coûte le plus à l’âme, sinon croire ou ne pas croire finiraient par se confondre jusqu’à s’annuler.

Cependant, votre visite servira à votre foi, au souvenir d’un Dieu et de l’un de ses hommes, saint Augustin, et de ses moines de Tibhirine. Elle profitera aussi, inévitablement, à bonifier une politique actuelle injuste, à masquer les plaintes et les gémissements des emprisonnés, à donner du lustre à une geôle vivante et à faire croire au mensonge. Mon pays, tel qu’il est gouverné aujourd’hui, n’est pas tolérant, et votre visite trompera l’opinion.

Mon pays n’est pas libre : vous pouvez y aller et en revenir, mais nous, par milliers, nous n’en avons pas le droit. Vous pouvez vous y promener et visiter ses lieux chargés d’histoire – à nous elle est interdite. Vos libertés n’y seront pas les mêmes que les nôtres, car les nôtres nous sont en ce moment confisquées. Votre foi y retrouvera le vieux souvenir d’un saint alors que nous, aujourd’hui, nous faisons l’épreuve du présent. Vous avez choisi d’y aller, vous êtes libre de le faire, mais à chaque pas, écoutez ceux qui ne peuvent plus parler, et pas seulement ceux qui vous parlent.

Saint Augustin est un saint, mais il est, avant toute vocation, un écrivain. Il a écrit, et nous le connaissons par cet acte. C’est aussi la littérature qui se substitue à nous pour témoigner quand tout nous est interdit. La littérature est ce lieu dans lequel se réfugie la vérité quand elle est menacée de toute part. Et c’est bien nous, les écrivains, qui sommes exilés de notre pays aujourd’hui et, avec nous, le témoignage de la douleur du plus grand nombre.

Mon pays, tel qu’il est gouverné aujourd’hui, n’est pas tolérant, et votre visite trompera l’opinion.

Mon pays, tel qu’il est gouverné aujourd’hui, n’est pas tolérant, et votre visite trompera l’opinion.

Votre Sainteté, doit-on embrasser l’éternité ou l’Histoire ? Pour ce moment, Votre Sainteté, je ne possède que l’Histoire : elle a nos corps et les habite. Nous y souffrons, nous y payons nos libertés et nous y fabriquons du sens dans un monde qui, souvent, ne répond pas à nos prières. Vous pouvez venir en Algérie visiter l’éternité, en enjambant peut-être nos corps et nos prisons. Et vous êtes libre d’agir ainsi.

De cette terre naquit un homme qui, lui aussi, connut, même après sa mort, l’exil, la diffamation et l’insulte que parfois l’Algérie prisonnière réserve à ses enfants : Albert Camus. Je me permets, Votre Sainteté, de vous faire lire ce qu’il a écrit un jour dans sa pièce Les Justes : « Il avait rendez-vous dans la steppe avec Dieu lui-même, et il se hâtait lorsqu’il rencontra un paysan dont la voiture était embourbée. Alors, saint Dimitri l’aida. La boue était épaisse, la fondrière profonde. Il fallut batailler pendant une heure. Et quand ce fut fini, saint Dimitri courut au rendez-vous. Mais Dieu n’était plus là. […] Il y a ceux qui arriveront toujours en retard au rendez-vous parce qu’il y a trop de charrettes embourbées et trop de frères à secourir. »

Encore une fois, c’est un écrivain qui nous fait entrevoir une vérité. Laquelle ? C’est que la foi, c’est de croire encore en un Dieu absent, avec qui on a raté le rendez-vous, plutôt qu’en un Dieu qui nous oblige à le préférer au pauvre paysan.

Votre Sainteté, peut-être qu’on n’a que le Dieu que nos actes méritent.

En Algérie, vous allez aussi sur le chemin de Dieu, mais ce chemin s’enlise dans la boue de nos vies humaines. Je me suis permis, Votre Sainteté, de vous évoquer le dur métier de vivre de ceux qui vivent encore en Algérie ou qui en ont été chassés. Je vous demande, par cette lettre, de ne pas laisser étouffer leurs voix derrière les cérémonies et les images.

Avec mes respectueuses salutations.


© Le Point