De Khomeyni à Reza Pahlavi : la longue vie des illusions occidentales
Le 1er février 1979, un journaliste du Monde s’approche de Khomeyni dans l’avion d’Air France affrété pour ramener le « saint homme » vers son pays, l’Iran. Il l’interroge sur ce qu’il ressent en voyant sa terre natale par le hublot. « Rien », répond le représentant de Dieu sur terre. Le journaliste Paul Balta le raconte dans son reportage, mais ne commentera pas. Peut-être n’avait-il pas compris. Car, pour un islamiste, la notion de terre natale n’existe pas. Il n’y a pas de pays au sens de « nation » d’aujourd’hui, de rêve de territoire fixe.
Non, il y a le califat de Dieu, à étendre sur la terre entière, à restituer au règne d’un Dieu unique. Une terre natale ? Cela ne veut « rien » dire dans le royaume d’Allah. C’est une invention de l’Occident, autant que celui qui pose la question et la question elle-même.
Dans l’avion de Khomeyni, une quarantaine de mollahs l’accompagnent (non, ce n’est pas de l’humour) et près de cent cinquante journalistes. Le moment est fort : la chute du chah, la « révolution » dans la rue, les utopies de démocratie et le rêve de la gauche mondiale de voir enfin des musulmans revenir à leur culture confessionnelle. Ils pourraient renverser un allié des impérialistes, de l’Amérique, et reprendre la main sur leurs richesses pétrolières à « marxiser ».
« Vol révolutionnaire »
Dans l’article de Paul Balta, on retrouve, aligné, mais impossible à déchiffrer pour cette époque d’illusions idéologiques (encore tenaces aujourd’hui), l’essentiel. Les hôtesses de l’air d’Air France sont retirées de la première classe et reléguées en cabine touriste, tout comme on a supprimé la vente d’alcools et de cigarettes.
À son arrivée à l’embarquement à Paris, raconte Paul Balta, un comité d’accueil : « membres du Front national de Mossadegh, adeptes du penseur Ali Shariati, militants du Toudeh (communistes), partisans des mouvements de guérilla, gauchistes marxistes léninistes… ». Ces derniers seront les premiers… pendus ensuite. Quand Khomeyni atterrit en Iran, ils se trouveront parmi les manifestants. Ils arborent des drapeaux rouges frappés d’une fourche et d’une faucille.
Triste malentendu, encore une fois. Khomeyni servira aux foules des discours que les islamistes rodent depuis, quand ils prennent le pouvoir : « Nous ne sommes pas contre la télévision, le cinéma, la modernisation, mais nous sommes contre l’impérialisme. Nous ne sommes pas contre la liberté des femmes, mais contre la prostitution. Nous ne sommes pas contre la coopération avec l’étranger, mais nous voulons être maîtres chez nous… Je désignerai un gouvernement, puis le peuple élira une assemblée constituante », rapporte le journaliste. Dans d’autres journaux de la même tendance, Khomeyni est perçu en sauveur. L’avion est étiqueté « vol révolutionnaire ». C’est la teinte générale de l’événement vu par beaucoup de médias occidentaux : l’anti-impérialisme, le réveil des peuples soumis aux sous-traitants de l’Afrique, l’exotisme confondu avec le malentendu.
Khomeyni ? C’est « l’homme qui fait trembler l’Occident », titre en une un hebdomadaire français prescripteur. On parle de « saint homme », on qualifie de « joie » les événements iraniens, d’« allégresse », de « retrouvailles ». Le khomeynisme apparaît presque comme un maoïsme pour musulmans.
1979, 2026 : les mêmes clichés
Effet d’ellipse. On est en 2026. L’Iran bout sous la guerre. Khamenei est tué. Les Iraniens se soulèvent, meurent par milliers ; ils ne sont pas « palestiniens », donc ils peuvent mourir. Le fils du chah, Reza Pahlavi, prend les commandes symboliques des manifestations des Iraniens contre les mollahs. Il parle, accorde des interviews, mène la guerre médiatique et se positionne.
Là, par un effet de curiosité, on peut chercher comment certains médias l’ont qualifié. Ici, on le qualifie de « l’homme qui attise la révolte ». On le décrit comme « le fils exilé qui se rêve en homme providentiel ». On rappelle que « son père fut un dictateur impopulaire ». On évoque les atrocités de la torture sous le régime de son père. On le qualifie de « symbole d’un Iran fantasmé ». L’intéressé « jubile. Et trépigne », décrit un journaliste. On s’interroge sur sa popularité réelle et l’on rappelle à tout bout de champ sa proximité avec Israël. N’est pas Khomeyni qui veut, et, en cas de restauration de la monarchie, un avion affrété par Air France serait un scandale, donc.
C’est donc le sujet de cette chronique : non la valeur politique concrète du fils du chah ou la curiosité d’archives du traitement de Khomeyni par certaines élites médiatiques des années 1980. Ce sont plutôt les mêmes clichés, les mêmes idéologies en teintes et lumières pour éclairer les « scènes » du moment iranien et ses illusions majeures.
Khomeyni gagna les faveurs de ceux qui cultivaient leurs rêveries, leurs exaltations militantes ; Reza Pahlavi souffre aussi de ces mêmes projections, de ceux qui continuent à rêver l’autre selon soi et le détestent pour cette raison. Quarante-sept ans séparent le chah, Khomeyni, Khamenei et Reza Pahlavi, et le temps est passé. Mais pas pour les idéologies tropicales en Occident : on est encore divisé en maoïstes, « impérialistes », anti-impérialistes, militantismes aveugles, exotismes, etc. Pour cette raison, lire les archives de certains journaux de février 1979 est un fin plaisir de gourmand des idées mortes, dont les supporters ignorent la date de péremption.
