Cercas face aux mensonges qui tiennent les pays debout
Lire Cercas. À chaque fois que je lis un roman, une histoire racontée par cet écrivain, j’ai l’impression de croiser le dialogue permanent de deux personnes : un menteur, un homme honnête. Le menteur, c’est un peu l’écrivain en action, l’auteur du récit, le narrateur. L’homme honnête est celui qui le reprend, dans le faux aparté du reproche, le corrige et apporte une précision.
Il l’ose par des reprises placées entre parenthèses, comme des remontrances. Le menteur est l’auteur ; l’homme honorable, c’est l’homme. Écrire, c’est un acte de mauvaise foi corrigé. Le roman selon Cercas ? Il commence comme un vaste mensonge, corrigé peu à peu par une vérité plus complexe et moins habile.
Mentir pour atteindre le vrai
Dans L’Imposteur, publié en 2014, Cercas se choisit pour menteur un vieil homme, Enric Marco, qui s’est fabriqué pendant des décennies une biographie héroïque de déporté et de résistant antifranquiste, avant d’être démasqué en 2005. Le romancier suit ce mensonge monumental pour voir jusqu’où il mène, et ce qu’il dit de lui-même, du pays et du désir de fiction au cœur de toute mémoire. La fiction serait un mensonge qui vise la vérité ; l’imposture, un mensonge qui viserait le mensonge.
Ce dialogue traverse toute l’œuvre de Cercas. L’homme honnête est celui qui veille, garde sens et mesure, atténue et apporte son contrepoids. Chez lui, il porte parfois le nom du narrateur Javier Cercas lui-même, qui enquête, doute, insère ses scrupules dans le texte comme autant de marges morales autour du récit de Marco. L’écrivain, le narrateur, raconte une histoire, enquête et finit par dire la vérité. L’homme honnête corrige, atténue, compense, menace de l’index, mais risque de devenir le gardien d’un mensonge plus grand encore : celui de la vérité figée, transformée en monument.
Les Soldats de Salamine, publié en 2001, posait déjà ce dispositif. Cercas y enquête sur la survie miraculeuse de Rafael Sánchez Mazas, fondateur de la Phalange, épargné par un soldat républicain à la fin de la guerre civile : un « instant », un geste invisible, devient foyer de vérité historique.
Dans Anatomie d’un instant, paru en 2009, il dissèque image par image le coup d’État manqué du 23 février 1981, lorsque des militaires armés envahissent le Parlement et qu’Adolfo Suárez reste seul debout sous les balles. Ce roman, bâti comme une autopsie, suit sur plusieurs centaines de pages ce moment unique. Toujours le même geste : s’acharner sur un détail, une scène, un récit officiel pour entendre les voix apocryphes qu’il recouvre.
Le détail contre le récit national
Derrière Cercas, on entend une autre voix espagnole : Don Quichotte. Cervantès rappelle que « l’histoire est comme une chose sacrée, parce qu’elle doit être véritable, et où se trouve la vérité, se trouve Dieu, son unique source » ; on dirait un avertissement placé en exergue d’Anatomie d’un instant. Mais le même livre affirme aussi que « la vérité, si fine qu’elle soit, ne casse jamais, et elle nage sur le mensonge comme l’huile au-dessus de l’eau ».
On peut tout dire, tout raconter, pourvu que la vérité surnage à la fin. Cercas écrit dans cet entre-deux : il laisse remonter, au-dessus des mensonges individuels et nationaux, une vérité fragile, toujours en mouvement, jamais monumentale. Car dans une démocratie, la littérature part de la vérité pour aller vers la fiction, on reconnaît en dictature le mouvement inverse : on fait dissidence à une fiction pour aller chercher la vérité. De l’autre côté de la Méditerranée, la même dramaturgie se joue autrement.
En Algérie, le mensonge est une institution
Vu d’Algérie, ce dispositif devient en effet presque familier. Quand on vient d’une guerre de décolonisation qui s’est close sur un grand mensonge-vérité d’État et parfois une vaste entreprise de falsification pour sauver certains morts, certains survivants et les vétérans devenus libérateurs en chef, on reconnaît ces figures de menteurs et d’honnêtes hommes dans la tension littéraire et dans la tension sur le mémoriel. Ici aussi, vérité et mensonge ne signifient pas mécaniquement vertu et vice ; on peut les intervertir, les vivre au même moment. Ici aussi, l’écrivain doit se reprendre à chaque phrase pour que son mensonge reste noble et que sa vérité n’enfle pas jusqu’à rejoindre le mensonge collectif.
Mais en Algérie, cette tension a été codifiée dans la loi. La « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », approuvée en 2005, officialise l’obligation de mensonge collectif. Ce texte accorde une large amnistie aux membres des groupes armés, mais aussi une immunité aux agents de l’État pour les « actes répréhensibles » commis durant la « tragédie nationale », et interdit de mettre en cause le rôle des forces de sécurité devant les tribunaux. Son article 46 punit « d’un emprisonnement de trois (3) à cinq (5) ans et d’une amende de 250 000 à 500 000 dinars » quiconque, « par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale […] ou ternir l’image de l’Algérie sur la scène internationale ».
En d’autres termes, enquêter publiquement, écrire, documenter les disparitions, les massacres, les complicités ou les crimes d’État de la décennie noire devient un délit ; le simple fait de raconter peut être assimilé à une agression contre la nation. Un roman y sera qualifié de crime.
Le droit comme machine narrative
À ce verrou s’en ajoute un autre depuis peu : la loi « criminalisant la colonisation française », adoptée en mars 2026. Composée de vingt-sept articles, elle dresse la liste des « crimes de la colonisation française » entre 1830 et 1962 (torture, exécutions extrajudiciaires, essais nucléaires, spoliations) et proclame que « l’indemnisation complète et équitable pour tous les dommages matériels et moraux engendrés par la colonisation française est un droit inaliénable pour l’État et le peuple algérien ».
Mais elle introduit un arsenal pénal : toute « glorification », « justification » ou « apologie du colonialisme », y compris dans les médias, les œuvres visuelles, les publications académiques ou les plateformes numériques, est passible de trois à cinq ans de prison, peine portée jusqu’à dix ans dans les cas jugés les plus graves. Un article vise aussi les propos qui minimisent ces crimes ou portent atteinte aux « symboles de la résistance nationale », ce qui permet d’assimiler à une complicité idéologique avec la France coloniale ceux qui s’écartent du récit héroïque officiel. Qui décide de ce qui est glorification et pas narration des complexités de l’histoire ? Qui décide si c’est « apologie » ou littérature ? Le politique. Donc la fiction dominante.
L’État, grand romancier officiel
La décennie noire (1990-2000) est donc soustraite au débat au nom de la réconciliation ; la colonisation et la guerre d’indépendance sont sanctuarisées au nom de la criminalisation. Le droit politique se fait narrateur principal : il fixe les personnages (victimes, héros, traîtres), distribue les mensonges autorisés, interdit les nuances.
Pour écrire, il faut s’exiler ou se conformer. Choisir : le mensonge ou la valise. Le vaste mensonge de la fiction y devient alors un exercice de vérité et écrire une vérification plutôt qu’une proclamation. D’où la littérature comme dissidence, malgré elle. D’où l’écrivain comme traître malgré sa passion pour sa terre natale.
Chez Cercas l’espagnol, comme pour l’écrivain algérien, la vérité, c’est la vérification et la dissidence. L’écrivain ment par son acte de fiction, il doit s’y astreindre car cela fait surgir le réel ; l’honnête homme n’est pas un auteur et il doit le savoir, mais jamais y renoncer : il est le lecteur et son droit. Sans capacité à repérer le mensonge, il est vain de prétendre à la vérité d’un pays.
La dissidence comme condition littéraire
L’écrivain se bat avec la vérité d’une époque, pas forcément pour elle ; l’homme honnête la fige, l’arrête, en fait un monument, mais il est nécessaire comme témoin. Chez Cercas, ces deux figures s’affrontent sans cesse : l’une écrit, l’autre surveille, un Don Quichotte et un Sancho modernes. Cervantès avait déjà donné la règle du jeu : « l’histoire est comme une chose sacrée, parce qu’elle doit être véritable », mais « la vérité, si fine qu’elle soit, ne casse jamais, et elle nage sur le mensonge comme l’huile au-dessus de l’eau » ; entre ces deux phrases se tient toute la littérature de Cercas, et peut être le métier d’écrire en Algérie aujourd’hui.
Et pour traduire le statut de l’écrivain en Algérie, aujourd’hui, il faut renverser la fable espagnole universelle : l’Algérie serait ce pays où un Don Quichotte officiel, alourdi d’armure et de médailles, impose le récit d’une guerre qu’il n’a jamais faite lui-même, servi par un Sancho qui doit y croire sous peine d’être privé de sa pitance ou fouetté, et le tout confié à un écrivain sommé de chanter la grandeur des moulins à vent mémoriels plutôt que de les décrire dans leurs illusions. Ou bien écrire contre, au risque d’être emprisonné, diffamé, exilé ou corrompu. Cercas en Algérie ? Il n’aurait pas pu écrire les mêmes livres.
