Et si les yeux bleus étaient une arme anti-cocufiage ?
Si vous avez déjà cru remarquer que les hommes aux yeux clairs ont tendance à épouser des femmes aux yeux clairs, vous n’avez pas la berlue. À première vue, vous pourriez vous dire que cette histoire n’a pas la moindre importance – l’attribuer aux canons esthétiques occidentaux, ou l’interpréter comme un banal exemple d’homogamie, soit le fait que les gens optent fréquemment pour un partenaire qui leur ressemble. Sauf que selon la psychologue évolutionnaire Paola Bressan, de l’université de Padoue, vous faites fausse route.
Pourquoi ? Parce que l’homogamie des couples aux yeux clairs va à rebours de la stratégie adaptative que les hommes sont censés adopter dans un tel scénario. Pour le comprendre, Paola Bressan nous propose un détour par l’expression et l’héritabilité de la couleur des yeux – passage obligé si l’on veut saisir la portée de son hypothèse. Comme elle l’écrit :
« La couleur des yeux dépend de la quantité et de la taille des particules de mélanine présentes dans l’iris : plus la mélanine est abondante, plus l’œil est foncé. Si plusieurs gènes interviennent, l’un d’eux agit comme un véritable interrupteur. Situé sur le chromosome 15, il existe en deux versions – un allèle dominant et un allèle récessif. L’allèle dominant, ancestral, stimule la production de mélanine : il fonce l’iris jusqu’au brun et masque toute autre teinte potentielle. L’allèle récessif, lui, la réduit d’environ cinq fois. Résultat : la couleur de l’œil peut osciller sur toute la palette des bleus, gris, verts ou noisette – selon les autres gènes et modificateurs présents – mais jamais un brun foncé. Dès lors, si aucun des deux parents ne porte l’allèle dominant, la probabilité qu’un enfant naisse avec les yeux foncés devient extrêmement faible. »
L’heuristique des yeux clairs
Cette dernière phrase – qui signifie tout simplement que deux parents aux yeux clairs ne peuvent avoir qu’un enfant aux yeux clairs – peut donc servir d’heuristique d’une redoutable simplicité pour tout homme confronté, par définition, au spectre du cocufiage : un bébé aux yeux foncés, et l’alarme retentit. Ce qui n’est autre qu’un véritable casse-tête adaptatif pour les mâles de nombreuses espèces, y compris la nôtre.
Car le risque d’être trompé – à savoir, d’investir ses ressources en temps, énergie ou protection dans la progéniture d’un rival conçue en douce – n’aura pas disparu de sitôt. Dès lors, puisque l’investissement paternel – être un père attentif et engagé – relève toujours, d’un point de vue évolutif, d’une forme de pari, toute stratégie d’appariement à long terme susceptible d’en réduire l’incertitude est, logiquement, favorisée.
Dans le même temps, ces stratégies demeurent rares, car les hommes ont aussi intérêt à conserver, pour eux-mêmes, une certaine marge de manœuvre sur le marché sexuel à court terme. Le « cocu » qui élève votre « dépôt génétique » – autrement dit, votre enfant – ignore peut-être totalement qu’il n’en est pas le père biologique. Et ce type de parasitisme reproductif procure, lui aussi, un bénéfice en termes de succès génétique.
Le casse-tête évolutionnaire du père potentiel
Autrement dit, si la capacité à reconnaître sa propre descendance biologique est adaptative, elle demeure nécessairement imparfaite. Et pour cause : les tests ADN n’existaient à l’époque où ces dilemmes........
