Chronique | Le tigre de papier
Quand il avait annoncé son départ, en janvier 2001, Lucien Bouchard n’avait pas caché sa déception de voir les Québécois demeurer « étonnamment impassibles » face à l’adoption de la Loi sur la clarté référendaire et aux empiètements d’Ottawa sur les champs de compétence du Québec.
Au lieu de s’en offusquer, ils avaient plutôt accordé une pluralité de voix (44,2 %) et 36 sièges aux libéraux de Jean Chrétien aux élections fédérales du 27 novembre 2000. M. Bouchard l’avait « pris personnel », même si le Bloc québécois n’avait pas si mal fait, ayant obtenu 39,9 % du vote et 38 sièges. Puisqu’ils ne voulaient pas s’aider eux-mêmes et préféraient tendre l’autre joue, il allait rentrer dans ses terres.
Les Québécois ont aussi déçu le premier ministre François Legault aux élections fédérales de septembre 2021 en accordant seulement 18,6 % des voix et 10 sièges au Parti conservateur du Canada (PCC), dirigé par Erin O’Toole, alors qu’il leur avait recommandé de l’appuyer pour obtenir les pouvoirs additionnels en matière d’immigration que lui refusait Justin Trudeau.
En entrevue avec Patrice Roy, mardi, M. Legault a paru surpris qu’on lui en ait fait le reproche. Il aurait pourtant dû savoir que les électeurs québécois n’ont jamais aimé mélanger les pommes provinciales et les oranges fédérales et qu’ils ont généralement le réflexe de voter bleu à Québec et rouge à Ottawa ou vice versa.
S’il pouvait sembler difficile de voir en quoi le Parti libéral du Canada avait mérité ce regain de faveur à l’époque, sinon que le Parti québécois était au pouvoir depuis six ans, la méfiance récente envers les conservateurs de M. O’Toole n’avait rien d’étonnant. Il ne cessait de contredire la plateforme de son parti, qui promettait notamment de « protéger le droit de conscience » des professionnels de la santé, alors que lui-même se disait « pro-choix » en matière d’avortement.
De façon plus générale, la vision conservatrice du Canada, qui était également associée à « l’énergie sale » de l’Ouest décriée par M. Legault lui-même, n’a jamais plu aux Québécois. Le PCC n’a jamais fait élire plus de 10 députés au Québec depuis les années Mulroney.
Pas même en 2006, quand Stephen Harper avait promis un « fédéralisme d’ouverture » qui réglerait le déséquilibre fiscal et reconnaîtrait enfin le caractère distinct du Québec. Même Jacques Parizeau s’était dit impressionné par les engagements pris par le chef conservateur.
Si l’obtention de pouvoirs additionnels en immigration était une question existentielle pour le Québec, comme le disait M. Legault, pourquoi n’a-t-il pas déclenché un référendum sur le sujet ? Il aurait reçu un appui massif. Même le Parti libéral du Québec, qui avait négocié l’accord de 1991 avec le gouvernement Mulroney, n’aurait pas pu s’opposer à l’idée de permettre au Québec d’exercer un meilleur contrôle sur le nombre d’immigrants qu’il souhaite accueillir.
Le premier ministre savait cependant que, même si le Oui avait recueilli 90 % des voix, cela n’aurait pas fait plier M. Trudeau. Face à une telle fin de non-recevoir, il aurait été placé devant un dilemme plus qu’embarrassant : soit il prenait son trou, soit il devait tirer la conclusion que l’indépendance était la seule façon d’obtenir les pleins pouvoirs en matière d’immigration.
Bien entendu, il n’était pas prêt à envisager cette éventualité. Le problème est qu’à Ottawa, on le savait très bien. M. Legault pouvait rugir autant qu’il le voulait, cet ancien jusqu’au-boutiste n’était en réalité qu’un tigre de papier.
Le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, qui se présente aujourd’hui comme l’héritier de la « troisième voie », lui reproche d’avoir gaspillé le « mandat fort » qu’il avait obtenu en 2022 et d’avoir été incapable de se donner un rapport de force face au gouvernement fédéral.
Lui-même adopterait une position « beaucoup plus musclée » et contesterait « systématiquement » les ingérences fédérales dans les champs de compétence du Québec devant les tribunaux. Il ferait également alliance avec des provinces, comme la Saskatchewan et l’Alberta, qui réclament aussi une plus grande autonomie.
M. Duhaime a donné en exemple la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, qui utilise l’outil référendaire pour faire pression sur Ottawa. Faut-il comprendre que lui-même n’hésiterait pas à tenir le référendum sur l’immigration auquel M. Legault avait renoncé, au risque de se retrouver devant le même dilemme ?
M. Duhaime a rendu public un sondage que son parti a commandé à la firme Pallas Data, selon lequel 43 % des Québécois souhaitent une plus grande autonomie à l’intérieur de la fédération canadienne, contre 20 % qui favorisent le statu quo et seulement 16 % qui opteraient pour l’indépendance. De toute évidence, il y a encore un avenir pour les tigres de papier.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
