Libre opinion | La plausibilité comme arme
Quelque chose semble confirmer la rupture dans notre rapport au réel. Mardi, Donald Trump a menacé d’anéantir la civilisation iranienne avant de reculer. Le monde a regardé, calculé, spéculé. Les Iraniens ont formé des chaînes humaines autour de leurs centrales électriques dans l’espoir que des corps d’enfants, d’athlètes et d’universitaires rendent les frappes plus coûteuses politiquement. C’est une image qui dit tout ce que les mots de Trump ne peuvent pas contenir : la menace a déjà produit ses effets bien avant de se réaliser ou non.
Car c’est là le mécanisme le plus intéressant à observer depuis notre distance de spectateurs connectés. Trump a déclaré qu’il pourrait « anéantir tout le pays en une nuit », a menacé de détruire chaque pont, chaque centrale. « Une civilisation entière va mourir ce soir », a-t-il dit. Ce ne sont pas là les formules d’un stratège. Ce sont des formules de négociateur — d’un certain type de négociateur, celui qui a appris à traiter les contreparties comme des agents rationnels dont la résistance se rachète à coups d’argent ou de peur.
Le problème, c’est que l’Iran n’est pas un promoteur immobilier de Manhattan en difficulté. C’est une civilisation de 7000 ans, traversée par un sens du martyr et de la résistance qui précède de loin la naissance des États-Unis. La logique du deal — l’escalade verbale calculée, l’ultimatum qui crée la pression, le repli négocié présenté comme victoire — repose sur la supposition que l’autre veut trouver une sortie. Mais on ne sort pas d’une culture comme on sort d’un mauvais investissement. L’armée iranienne a balayé la « rhétorique grossière et arrogante » du président, affirmant que ses menaces n’avaient « pas d’effet » sur ses opérations.
Ce n’est pas de la bravade. C’est un registre différent de la réalité.
Et c’est là que quelque chose de sociologiquement remarquable se produit. De nos écrans, nous sommes devenus des analystes involontaires du degré de plausibilité de Donald Trump. On le fait au café, dans les fils de discussion, dans les salles de rédaction. On convoque les précédents : il avait dit qu’il détruirait l’économie mondiale avec ses tarifs douaniers, et il l’a presque fait. Il avait dit que son pays capturerait Nicolás Maduro, et Maduro est maintenant en détention américaine. Un jour, Trump dit que la guerre en Iran est presque terminée, le suivant qu’elle va continuer des semaines. On ne sait plus. Le spectre du possible s’est élargi de manière inconfortable.
Ce qu’on observe, ce n’est pas seulement une crise géopolitique. C’est une crise épistémologique. Trump a réussi à contaminer notre rapport à la vraisemblance. Chaque menace doit être prise au sérieux et relativisée en même temps, selon un calcul que personne ne maîtrise vraiment. Les médias oscillent entre l’alerte maximale et le rappel des précédents ultimatums non tenus. Les réseaux sociaux sont des chambres de spéculation où s’accumulent les scénarios. Le discours politique international, lui, est coincé entre l’indignation morale — un avocat en droit international qualifie ces menaces d’« absolument monstrueuses » et contraires à toutes les conventions — et l’impuissance de n’avoir aucun levier réel.
Ce qui s’est passé est plus profond qu’une montée des enchères militaires. Trump a transformé la menace en un acte de communication dont la fonction principale n’est pas d’informer sur une intention, mais de produire de l’incertitude. Et l’incertitude, diffusée à l’échelle planétaire, devient elle-même une forme de pouvoir. La Bourse de New York a terminé en hausse le jour même où il promettait d’anéantir une civilisation. Les marchés, eux, ont déjà intégré l’imprévisibilité comme variable normale.
Nous sommes dans un monde où le réel a perdu sa texture prévisible. Tout est possible, et rien ne l’est vraiment. C’est vertigineux et c’est voulu. Pour qui veut comprendre la géopolitique de ce moment — ses enjeux énergétiques, ses logiques régionales, la position des acteurs du Golfe —, le site de la revue Le Grand Continent offre l’une des analyses les plus rigoureuses disponibles en français.
Mais pour comprendre ce que Trump fait à notre rapport au monde, il suffit de regarder comment nous réagissons à ses mots : avec une attention fiévreuse, un mélange de scepticisme et d’inquiétude, incapables de décider si nous assistons à du théâtre ou à l’histoire. Cette hésitation, justement, est son œuvre.
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