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L’empire de cendres

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Une folie meurtrière semble s’être emparée de notre monde. Certes, la guerre traverse l’histoire humaine depuis des millénaires. Il n’y a là rien de nouveau. Mais les développements récents au Moyen-Orient nous rapprochent d’un seuil particulièrement dangereux. Pour paraphraser John F. Kennedy, il est plus urgent que jamais de mettre fin à la guerre avant que celle-ci ne mette fin à notre monde.

Kennedy, qui avait mesuré, pendant la crise des missiles de Cuba en octobre 1962, jusqu’où pouvait mener l’escalade entre puissances nucléaires, savait que la guerre à l’ère atomique relevait de la folie. Plus de 60 ans plus tard, Donald Trump et ses alliés israéliens ravivent ce spectre. Le risque n’est pas seulement celui d’une conflagration régionale, qui, chaque jour, prend de l’ampleur, mais celui d’un engrenage aux conséquences mondiales — énergétiques, économiques, stratégiques et potentiellement nucléaires.

Plus que jamais, l’humanité semble suspendue aux décisions d’hommes dangereux, incapables de retenue. Pete Hegseth, ancien animateur de Fox News devenu ministre de la Guerre — ou plutôt des crimes de guerre —, est l’incarnation même d’un pouvoir militarisé de plus en plus décomplexé. Il promet fièrement de renvoyer l’Iran à l’âge de pierre.

L’agression dont est victime l’Iran bafoue une nouvelle fois le droit international fondé sur le respect de la souveraineté des États et la protection des populations civiles. Là encore, rien de nouveau. Les États-Unis et Israël ont à maintes reprises été accusés de mépriser ces principes et de s’arroger un droit d’intervention militaire bien au-delà de ce qu’autorise l’ordre juridique international. Le vocabulaire de l’« État voyou » a souvent été mobilisé contre d’autres ; il serait difficile de nier qu’il puisse aussi s’appliquer, à bien des égards, à ceux qui se placent eux-mêmes en marge des règles qu’ils prétendent défendre.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Empire états-unien a souvent eu recours aux bombardements pour imposer son hégémonie. Rappelons-nous simplement des millions de morts civiles au Vietnam, au Laos, au Cambodge, en Afghanistan et en Irak. Les pays les plus bombardés de l’histoire ont tous en commun d’avoir été bombardés par l’US Air Force — dont le Japon et l’Allemagne.

Si les États-Unis et leur avant-poste impérial israélien mènent des guerres sans fin, c’est d’abord parce qu’aucun empire ne maintient durablement son pouvoir hégémonique sans le recours à la force. Mais c’est aussi parce que le complexe militaro-industriel, dont Ike Eisenhower lui-même dénonçait déjà le poids, profite massivement de cette logique de guerre permanente. Le budget militaire américain se chiffre dorénavant à plus de mille milliards de dollars, et les cinq plus importants fabricants d’armements au monde sont des compagnies états-uniennes.

Ne l’oublions jamais, la guerre rapporte beaucoup d’argent à la ploutocratie responsable de l’Empire.

Évidemment, les armes ne garantissent pas la victoire politique. Le Vietnam et l’Afghanistan l’ont montré avec éclat. Il faut relire Carl von Clausewitz et se rappeler qu’en définitive, c’est souvent la volonté d’un peuple ou d’un adversaire déterminé qui l’emporte sur le long terme. Les Vietnamiens ont subi parmi les bombardements les plus destructeurs de l’histoire, sans que cela permette à Washington d’imposer durablement son ordre. L’armée états-unienne a quitté Saigon dans la précipitation en 1975 ; elle a quitté Kaboul dans l’humiliation en 2021.

La leçon n’est pas qu’un bombardement aérien ne peut jamais contribuer à renverser un pouvoir, mais qu’il ne suffit pas, à lui seul, à produire un ordre politique stable, légitime et durable.

Une exception hante néanmoins toutes les autres : l’arme atomique. En 1945, le Japon finit par capituler après Hiroshima et Nagasaki, même si les historiens débattent encore du rôle exact joué par ces bombardements par rapport à l’entrée en guerre de l’Union soviétique. Aujourd’hui, dans une logique d’escalade extrême, la tentation nucléaire, même si elle demeure difficile à admettre publiquement, ne peut être totalement exclue. Les conséquences seraient dévastatrices. La Russie pourrait en tirer ses propres leçons en Ukraine.

Au-delà des centaines de milliers de victimes immédiates, ce serait la perspective d’une prolifération accélérée qui ferait basculer l’humanité dans une ère extraordinairement instable, au seuil du suicide collectif. Dans un monde où l’Iran serait victime d’une attaque nucléaire, l’Allemagne, le Japon, la Corée du Sud et d’autres encore, comme le Canada, pourraient être tentés de reconsidérer radicalement leur position et de développer leur propre arsenal.

La solution ne pourra pas se limiter à une hypothétique réduction des arsenaux, car le savoir-faire nucléaire, lui, ne disparaîtra jamais. La seule issue véritable passe par une transformation politique et morale beaucoup plus profonde. Dans The Fog of War, Robert McNamara — qui fut l’un des principaux acteurs de la crise des missiles de Cuba — formulait une leçon essentielle : faire preuve d’empathie. Comprendre l’adversaire, reconnaître ses peurs, mesurer ce que l’on exige de lui : voilà ce qui manque le plus à ceux qui jouent aujourd’hui avec le feu. Pour preuve, la dernière salve d’insultes dirigée par Trump à l’Iran : « Ouvrez le putain de détroit, espèce de salauds fous, ou vous vivrez en Enfer. »

Les dirigeants qui pilotent l’empire états-unien et l’État israélien comptent parmi les hommes les plus dangereux de notre temps, non seulement parce qu’ils disposent d’un arsenal militaire sans précédent, mais parce qu’ils semblent incapables de retenue. Si Trump, ses courtisans et ses alliés théocratiques sont autorisés à pousser jusqu’au bout leur vision manichéenne du monde, il ne restera plus qu’un empire de cendres radioactives, où les vivants envieront les morts.

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