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La culture use et abuse des artistes comme de ceux qui la portent

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03.04.2026

Il y a des silences qui organisent tout. Dans le milieu des festivals, celui-ci est épais, tenace. Il recouvre les horaires impossibles, les corps fatigués, les esprits à bout. Il protège un système qui tient debout à force de déni. Depuis plus de huit ans, j’enchaîne les contrats. Les saisons se superposent, les nuits raccourcissent, les heures débordent. Huit ans à apprendre que tenir veut dire encaisser.

Huit ans à comprendre que s’épuiser est non seulement normal, mais attendu. On nous parle de passion. On nous parle de privilège. On nous parle de la chance qu’on a de travailler en culture. Mais sous ces mots-là, il y a autre chose : une mécanique bien huilée, qui transforme l’engagement en ressource à exploiter.

Travailler 60 ou 70 heures par semaine devient une preuve de valeur. Finir tard est une médaille. Commencer à l’aube une démonstration de loyauté. Le corps n’est plus une limite, mais une matière première.

Je l’ai cru, moi aussi. J’ai regardé celles et ceux qui ralentissaient avec suspicion. J’ai envié les pauses. J’ai mesuré ma valeur au nombre d’heures que je pouvais encore donner. C’est comme ça que le système gagne : il s’installe en nous, il déforme nos regards, il fissure nos solidarités. Ce n’est pas une dérive : c’est une structure, une structure nourrie par une logique où l’on exige toujours plus — plus de production, plus de disponibilité, plus de perfection — tout en donnant toujours moins — moins de temps, moins d’argent, moins de sécurité.

La culture, celle qu’on célèbre à grands coups de discours, repose sur cette contradiction.

On applaudit les salles pleines, les programmations ambitieuses, les soirées réussies. Mais derrière chaque moment de grâce, il y a des corps qui lâchent. Je les ai vus. Des regards vides à 3 h du matin. Des mains qui tremblent. Des collègues qui tiennent debout par habitude plus que par force. Des crises de panique étouffées dans les toilettes, puis des retours au travail comme si de rien n’était. J’en fais partie.

Et pourtant, « il faut que ça marche ». Toujours.

Comme l’écrit Alain Deneault, la culture « use et abuse » des artistes. Mais il faut aller plus loin : elle use et abuse de toutes celles et ceux qui la portent à bout de bras. Et ces personnes restent invisibles.

On célèbre les œuvres, mais rarement celles et ceux qui montent les structures, coordonnent les équipes, éteignent les incendies invisibles. On parle de rayonnement, mais jamais des conditions de travail.

Pourtant, elles sont là, les réalités : des mois à plus de 260 heures, des paies qui n’en couvrent qu’une partie, aucun filet social, aucune stabilité. On peut parfois nommer que plus de 60 heures ont été travaillées sans être pleinement rémunérées. La réponse est simple, presque banale : « C’est normal. »

C’est peut-être le mot le plus violent de tous. Parce que c’est lui qui permet à tout de continuer. Parce que c’est lui qui transforme l’inacceptable en routine. Et si quelqu’un parle, si quelqu’un nomme la fatigue, l’injustice, l’épuisement, l’exploitation, alors cette personne devient un problème. Une voix qui dérange. Une faille dans le récit. On apprend donc à se taire. À tenir. À « tough it out ». Comme si la dignité était négociable.

Et même écrire ces mots demande de se cacher.

Parce que dire n’est jamais sans conséquence. Parce que nommer, c’est risquer de disparaître. Les contrats sont précaires, les réseaux sont étroits, les réputations circulent vite. Être identifiée, ce serait peut-être ne plus être rappelée. Voir des portes se fermer, une à une, sans bruit, sans explication. Alors il faut parfois s’effacer pour pouvoir parler.

L’anonymat devient une condition de survie pour rester employable. Une stratégie pour dire sans être exclue. Une preuve, aussi, de l’ampleur de la pression qui s’exerce, au point où même la parole doit se protéger pour exister.

Et pourtant, il y a une contradiction qui persiste. Je sais à quel point cela peut sembler absurde de vouloir rester. De continuer à revenir dans un milieu qui use et qui épuise constamment.

Mais si j’y reste, c’est aussi parce que j’y crois encore. Parce que derrière le système, il y a des gens. Des collègues, des alliés, des personnes lucides, fatiguées, mais profondément engagées. Des personnes qui, elles aussi, voudraient que ça change. J’aime ces gens-là. Je fais partie de ces gens-là. Et c’est peut-être là que la fissure se creuse le plus : dans cet attachement qui persiste malgré tout. Dans cette lucidité qui cohabite avec une forme d’aliénation. Dans ce tiraillement constant entre ce que je vois clairement, et ce à quoi je continue, malgré moi, de participer.

C’est cette contradiction qui maintient le système en place. Et c’est aussi, peut-être, de là que peut venir sa rupture.

Pour conclure, il est important de noter qu’à toute cette pression interne s’ajoute une autre force, plus diffuse, mais constante : celle du public. Les gens attendent toujours plus. Plus de films. Plus de premières. Plus d’exclusivités. Plus de perfection. Chaque édition doit dépasser la précédente. Chaque détail doit être impeccable.

Mais cette exigence grandit dans un contexte où les moyens, eux, rétrécissent. Le milieu culturel est chroniquement sous-financé et les ressources manquent, alors la différence se paie ailleurs. Elle se paie en heures invisibles, en fatigue accumulée et en corps qui plient sous la pression. Les travailleurs deviennent l’ajustement. Nous absorbons l’écart entre ce qui est attendu et ce qui est possible. Jusqu’à disparaître.

La culture est essentielle. Elle rassemble, elle transforme, elle ouvre des espaces. Mais aujourd’hui, elle se construit aussi sur l’épuisement de celles et ceux qui la rendent possible.

Et cela doit être dit clairement : ce n’est pas soutenable. Ce n’est pas normal.

Et ce n’est pas le prix à payer.

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