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Le monde de la culture cherche des parades contre le business des arnaques aux billets

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04.04.2026

Des concerts de Taylor Swift ou Céline Dion jusqu’aux expositions du Louvre, les escroqueries aux billets se multiplient à la faveur des avancées technologiques. Mais il existe des solutions face à ces dérives.

Après le vol dans la galerie d’Apollon, le musée du Louvre se serait bien passé de ce scandale supplémentaire. Mardi 10 février, neuf personnes ont été interpellées dans le cadre d’une enquête sur un réseau de fraude à la billetterie. Outre le célèbre musée parisien, le Château de Versailles est également concerné…

Après le vol dans la galerie d’Apollon, le musée du Louvre se serait bien passé de ce scandale supplémentaire. Mardi 10 février, neuf personnes ont été interpellées dans le cadre d’une enquête sur un réseau de fraude à la billetterie. Outre le célèbre musée parisien, le château de Versailles est également concerné.

Deux agents du Louvre et des guides touristiques seraient les organisateurs d’un vaste système d’escroquerie consistant à réutiliser les mêmes tickets (autorisant officiellement l’acheteur à trois entrées et sorties dans la journée) pour des personnes différentes. Une stratégie qui aurait duré depuis une dizaine d’années et dont le préjudice est estimé pour le Louvre à plus de 10 millions d’euros.

Le nouveau président de l’établissement public, Christophe Leribault, qui a succédé à Laurence des Cars fin février et qui était auparavant à la tête du château de Versailles, va sans doute se pencher sérieusement sur le fonctionnement de la billetterie. Comment en est-on arrivé à de telles dérives ?

« La billetterie concentre beaucoup de tensions. Le niveau de tarif (32 euros pour les extra-Européens et 22 euros pour les Européens) aboutit à un régime de l’exceptionnalité, au lieu de favoriser des visites régulières », analyse Jean-Michel Tobelem, professeur associé à l’université Paris 1 et auteur de Politique et gestion de la culture. Publics, financement, territoire, stratégie (Armand Colin, 2023). De quoi aiguiser l’appétit des fraudeurs.

« La billetterie concentre beaucoup de tensions. Le niveau de tarif (32 euros pour les extra-Européens et 22 euros pour les Européens) aboutit à un régime de l’exceptionnalité, au lieu de favoriser des visites régulières », analyse Jean-Michel Tobelem, professeur associé à l’université Paris 1 et auteur de Politique et gestion de la culture. Publics, financement, territoire, stratégie (Armand Colin, 2023). De quoi aiguiser l’appétit des fraudeurs.

« Les arnaques ne concernent que les lieux où il y a une demande excessive », explique Pascal Courty, professeur d’économie à l’université de Victoria (Australie), spécialisé dans le marché de la revente de billets.

« Ce phénomène remonte à la nuit des temps : les jetons pour assister aux jeux de gladiateurs dans la Rome antique, qui étaient normalement attribués selon le statut social, étaient déjà échangés. Les pièces de Shakespeare au théâtre du Globe, à Londres, faisaient l’objet de revente de billets à des prix plus élevés. »

« Ce phénomène remonte à la nuit des temps : les jetons pour assister aux jeux de gladiateurs dans la Rome antique, qui étaient normalement attribués selon le statut social, étaient déjà échangés. Les pièces de Shakespeare au théâtre du Globe, à Londres, faisaient l’objet de revente de billets à des prix plus élevés. »

800 euros pour des billets inexistants

John Maynard Keynes, l'économiste le plus important du XXe siècle

Aujourd’hui, davantage que les musées, les cas les plus fréquents d’arnaques concernent les concerts des stars de la pop. A peine lancées les réservations pour les dates de Céline Dion en septembre et octobre prochain à La Défense Arena, des sites et mails frauduleux ont piégé des candidats. Entre 2022 et 2024, la tournée « Eras Tour » de Taylor Swift avait suscité une explosion des fraudes en ligne : rien qu’au Royaume-Uni, plus de 3 000 cas ont été recensés.

« La demande était bien plus forte que l’offre. Une artiste comme Taylor Swift joue volontairement sur la rareté. Mais cela aboutit à ce qu’une grande partie des billets soit vendue au marché secondaire, à des prix exorbitants. Les artistes ont une responsabilité directe », souligne Pascal Courty.

« La demande était bien plus forte que l’offre. Une artiste comme Taylor Swift joue volontairement sur la rareté. Mais cela aboutit à ce qu’une grande partie des billets soit vendue au marché secondaire, à des prix exorbitants. Les artistes ont une responsabilité directe », souligne Pascal Courty.

Lors de la tournée de la chanteuse Adele en 2016 et 2017, des centaines de faux billets avaient été vendus par des sites non officiels. Des fans avaient payé jusqu’à 800 euros pour des tickets inexistants. Pour les concerts du groupe coréen BTS, des faux comptes de fans sont régulièrement créés, où le même QR code est vendu à plusieurs personnes.

Les escroqueries suivent les avancées technologiques : de plus en plus de bots captent les billets pour les revendre frauduleusement

Les escroqueries suivent les avancées technologiques : de plus en plus de bots captent les billets pour les revendre frauduleusement

Les escroqueries suivent les avancées technologiques : de plus en plus de « bots » captent les billets pour les revendre ensuite frauduleusement, à un tarif largement supérieur au prix initial. Qui se cache derrière ces programmes informatiques ? « On a très peu d’éléments, cela peut aller d’un individu isolé à des groupes organisés », explique Pascal Courty.

Selon un connaisseur de ces dossiers, « ces réseaux agissent généralement depuis des pays dont la législation est permissive en la matière ». L’Asie du Sud-Est et l’Afrique subsaharienne sont des zones géographiques souvent citées dans les affaires de fraude en ligne. Il faut noter toutefois qu’un bot peut être piloté depuis un pays et hébergé dans un autre.

Sécuriser le parcours d’achat en ligne

Les acteurs du secteur tentent de se mobiliser. En France, Ekhoscènes, le principal syndicat du spectacle vivant privé, a engagé une action contre Google. Un jugement de 2020, confirmé en appel en 2023, interdit désormais au moteur de recherche de diffuser en France des publicités (Google Ads) pour des sites Internet commercialisant des billets de spectacle sans autorisation des producteurs.

« Le plus souvent, une personne qui veut assister à un spectacle commence par rechercher des billets sur Google. Cette décision a permis de sécuriser le parcours d’achat en ligne des spectateurs. Cet effet très concret pour les consommateurs est envié par les autres pays d’Europe », souligne Malika Séguineau, directrice générale d’Ekhoscènes.

« Le plus souvent, une personne qui veut assister à un spectacle commence par rechercher des billets sur Google. Cette décision a permis de sécuriser le parcours d’achat en ligne des spectateurs. Cet effet très concret pour les consommateurs est envié par les autres pays d’Europe », souligne Malika Séguineau, directrice générale d’Ekhoscènes.

En 2025, le syndicat a aussi saisi la justice suite aux agissements de la société NITO, qui détient la plateforme de bourse aux billets Passetonbillet.fr. L’affaire sera jugée dans quelques mois.

Dans certains cas, les arnaques reposent sur la complicité des plateformes officielles

Dans certains cas, les arnaques reposent sur la complicité des plateformes officielles

Mais dans certains cas, les arnaques reposent sur la complicité des plateformes officielles. En 2025, la Federal Trade Commission, aux Etats-Unis, a assigné en justice Ticketmaster, l’un des plus importants services de billetterie au monde. L’entreprise est accusée de permettre à des courtiers d’acheter en masse des billets malgré les limites imposées aux consommateurs (entre 4 et 8 tickets par personne) et de revendre ensuite ces billets avec de très grandes marges. Ticketmaster laisserait délibérément prospérer ces pratiques par pur intérêt économique.

La plateforme possède elle-même son propre service de revente de billets. Le cas est d’autant plus intéressant que Ticketmaster est détenu par Live Nation. Le géant américain regroupe la production de concerts, la gestion de lieux de spectacle et la billetterie : un cas emblématique de concentration verticale dans l’industrie musicale, qui favoriserait aussi ces dérives.

« Il y a une stratégie de communication : les concerts sont annoncés à un tarif bas pour donner l’impression que l’artiste reste accessible à ses fans, mais en réalité très peu de personnes paient ce prix initial. C’est un marché de dupes », constate Pascal Courty.

« Il y a une stratégie de communication : les concerts sont annoncés à un tarif bas pour donner l’impression que l’artiste reste accessible à ses fans, mais en réalité très peu de personnes paient ce prix initial. C’est un marché de dupes », constate Pascal Courty.

Un effet sur les prix

Le chanteur anglais Ed Sheeran est l’un des plus impliqués pour tenter de stopper ce type de fraude. Lors de ses tournées, il instaure des règles claires pour éviter les reventes à des prix démesurés. Pour ses concerts au Stade de France, en 2022, avait été mise en place une application mobile délivrant les billets seulement quelques jours avant l’événement, rendant la revente bien plus difficile. D’autant que la capture d’écran était impossible…

A l’avenir, des innovations technologiques, comme la blockchain (technologie de stockage et de transmission d’informations), devraient permettre un meilleur traçage. Mais Malika Séguineau met en garde :

« Ces solutions ont un coût qui vient nécessairement augmenter ceux de la production d’un spectacle et qui pèse sur les prix des billets. D’une certaine manière, c’est faire supporter le prix de la fraude aux consommateurs. »

« Ces solutions ont un coût qui vient nécessairement augmenter ceux de la production d’un spectacle et qui pèse sur les prix des billets. D’une certaine manière, c’est faire supporter le prix de la fraude aux consommateurs. »

La Chine est aujourd’hui de loin le pays le plus avancé dans la lutte contre ces arnaques.

« Pour les événements de plus de 5 000 spectateurs, les règles sont drastiques, avec des tickets nominatifs, non transférables. Le principe est : “one ticket, one person, one admission”. Mais il n’est pas aisé d’exporter ce système reposant sur un strict contrôle d’identité dans d’autres pays, où la vie privée est davantage protégée », note Pascal Courty.

« Pour les événements de plus de 5 000 spectateurs, les règles sont drastiques, avec des tickets nominatifs, non transférables. Le principe est : “one ticket, one person, one admission”. Mais il n’est pas aisé d’exporter ce système reposant sur un strict contrôle d’identité dans d’autres pays, où la vie privée est davantage protégée », note Pascal Courty.

On voit en revanche se développer dans les pays occidentaux le « rationnement équitable », qui consiste à limiter le nombre de billets par personne et à mettre en place un ordre d’accès tiré au sort.

Une minorité d’événements

« L’autre solution serait que les artistes acceptent de donner simplement davantage de concerts pour que l’offre soit ajustée à la demande », glisse Pascal Courty. L’économiste tient toutefois à préciser que « ces arnaques ne concernent qu’une minorité d’événements. Dans leur immense majorité, les concerts se déroulent sans aucun problème ».

Pour la prochaine Coupe du monde de football, les billets des matchs les plus attendus ont été revendus jusqu’à 20 fois le prix initial

Pour la prochaine Coupe du monde de football, les billets des matchs les plus attendus ont été revendus jusqu’à 20 fois le prix initial

Les grandes compétitions sportives sont confrontées aux mêmes problèmes. Pour la prochaine Coupe du monde de football, se tenant cette année aux Etats-Unis, au Canada et au Mexique, les billets des matchs les plus attendus ont été revendus jusqu’à 20 fois le prix initial.

Reste que les autorités ne semblent pas avoir totalement mesuré la progression du phénomène.

« Malgré nos signalements à la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, aucune mesure n’est prise », déplore Malika Séguineau.

« Malgré nos signalements à la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, aucune mesure n’est prise », déplore Malika Séguineau.

La revente par bots est très difficile à prouver et les circuits financiers complexes à remonter. L’opacité règne en maître, sur ce chapitre, dans les coulisses des industries culturelles.


© Alternatives Économiques