À la rencontre de Gabrielle Suchon, philosophe féministe du XVIIe siècle et militante du célibat volontaire
À la rencontre de Gabrielle Suchon, philosophe féministe du XVIIe siècle et militante du célibat volontaire
Nicolas Méra – Édité par Émile Vaizand – 5 avril 2026 à 9h00
D'après cette autrice française contemporaine de Louis XIV, seul le célibat volontaire sera en mesure d'offrir aux femmes leur indépendance. Des conseils qui n'ont rien perdu de leur actualité… Entretien fictif.
Temps de lecture: 4 minutes
Mieux vaut être seule que mal accompagnée. Selon l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), le taux de foyers «solos» en France est passé de 22% en 1975 à 35% de nos jours. Un fait saillant: pour presque la moitié des femmes célibataires (46% contre 34% des hommes), cette situation n'est pas une contrainte, mais un choix de vie.
Comment l'expliquer? Les conservateurs pointent du doigt une société de plus en plus individualiste et woke, où le féminisme et la diversité des identités de genre ont fragilisé la sacro-sainte famille nucléaire hétérosexuelle… Mais si les femmes ne faisaient simplement que s'arroger un droit qui leur a longtemps été refusé: le droit à l'autonomie?
Longtemps, en effet, on a défendu aux femmes de jouir de leurs propres ressources financières –il faut attendre 1965 pour que les Françaises obtiennent le droit d'ouvrir un compte à la banque sans l'autorisation de leur mari– et de leur temps: elles ont toujours pris à leur charge la plus grande part des tâches domestiques. Cette inégalité contraint aujourd'hui encore de nombreuses femmes à sacrifier leur indépendance, quitte à demeurer dans des relations toxiques et abusives. De l'autre côté du spectre, on trouve des célibataires anxieuses qui, biberonnées aux récits de princes charmants, continuent de subir toutes sortes de pressions pour sortir d'une «solitude» qu'on devine pesante.
Et s'il existait une troisième voie, entre l'asservissement conjugal et le célibat subi? Considérant le mariage comme une servitude déguisée, Gabrielle Suchon (1632-1703) a fait de sa sécheresse conjugale non une frustration, mais une source d'émancipation. Philosophe autodidacte contemporaine de Louis XIV, elle signe en 1700 un traité brûlant d'actualité: Du célibat volontaire ou la vie sans engagement.
Exemplaire de l'essai Du célibat volontaire ou la vie sans engagement, tome II, par Gabrielle Suchon, paru en 1700. | Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
En nous inspirant de ses écrits et du récit de sa vie, nous avons imaginé une interview avec elle. Cet entretien imaginaire, réalisé sans l'aide de l'intelligence artificielle, est librement inspiré des textes de Gabrielle Suchon. Il ne saurait refléter précisément sa pensée, mais a été conçu comme une traduction de ses idées à la lumière des mentalités de notre époque.
Slate.fr: Pourquoi ce plaidoyer en faveur d'une «vie sans engagement»?Gabrielle Suchon: J'ai vu le jour en 1632 à Semur-en-Auxois [actuelle Côte-d'Or], dans une bonne famille de la noblesse locale. Très jeune, mes parents m'ont placée au couvent des Jacobines, mais j'ai rapidement réalisé que je n'étais pas faite pour la vie cloisonnée et mutique des religieuses. Je m'en suis donc échappée, malgré les récriminations de ma famille. J'ai dû fuir à Lyon, puis à Dijon, avant de me tourner vers l'écriture. Je ne supporte pas la vie sous tutelle, aussi ai-je considéré que l'existence vagabonde des philosophes était la plus à même de combler mon aspiration à une conscience reposée et une vie tranquille.
Comment les femmes célibataires sont-elles considérées au XVIIe siècle?À mon époque, le célibat le plus en vue est celui des prêtres, considéré comme chaste et sacré. Les «filles majeures» –celles qui demeurent sans mari après leur vingt-cinquième anniversaire– sont généralement celles qui restent célibataires non par choix, mais parce que leur famille ne souhaite pas multiplier les unions de peur de dilapider leur patrimoine financier. Néanmoins, ces célibataires peuvent jouir librement de leurs biens et de leurs droits, sans l'approbation d'un père ou d'un mari, ce qui constitue pour beaucoup une libération.
Aujourd'hui, on utilise des qualificatifs péjoratifs pour désigner les femmes qui ne se conforment pas aux normes conjugales: «vieilles filles», «frustrées», «viragos»… Je ne suis pas surprise, les femmes seules ont de tout temps été regardées avec suspicion. À moins qu'elles n'incarnent un idéal de chasteté, comme les recluses ou la Pucelle d'Orléans, on les traite comme des marginales. Elles seraient sorcières, prostituées, conspiratrices. Peu importe l'opinion des autres, au fond. Sous l'écorce d'une condition peu estimée du monde, se trouve l'or précieux d'une puissance libre.
Quelles sont les entraves qui empêchent les femmes de se réaliser pleinement?Les hommes du XVIIe siècle souffrent de deux formes de servitude: l'incarcération et l'esclavage [rétabli depuis 1685]. Pour les femmes, cet asservissement peut prendre des formes plus subtiles: le couvent, le mariage arrangé, la domesticité, la procréation. Nous sommes astreintes à des tâches pénibles, non rémunérées et ne sommes libres ni de notre temps ni de nos mouvements. En nous accaparant, le mariage nous empêche de devenir maîtresses de nous-mêmes. Dépourvues de richesses matérielles, isolées, dépendantes, nous ne pouvons jouer qu'un rôle de faire-valoir, de domestique, de ventre.
Qui peut libérer les femmes?Seules les femmes peuvent mener ce combat. Il ne faut pas attendre qu'un homme, même bien intentionné, vienne sacrifier ses privilèges au nom de l'égalité sexuelle. Déléguer ce combat, ce serait trahir son fondement même. Cela commence par l'accès à l'éducation. Les femmes doivent être capables de penser par elles-mêmes, de comprendre les enjeux du monde contemporain pour y faire leur place. C'est ainsi que j'ai pu publier mes écrits. En multipliant les références à des auteurs respectés, j'ai pu obtenir l'imprimatur [le droit de publication] et échapper à la censure royale! Celles qui auront réussi à s'instruire, à étudier, à lire et à philosopher pourront, grâce aux lumières acquises, se libérer.
Le célibat volontaire est-il incompatible avec l'exercice de la sexualité?Pas du tout! La volupté des femmes est un autre prétexte à leur infériorisation. Soit elles sont trop frileuses pour s'adonner aux plaisirs sensuels et on les dit frigides. Soit elles sont trop épanouies sexuellement et on les traite de débauchées. Une sexualité qui n'a pas pour but d'enfanter est en soi une libération de la condition naturelle de la femme. Mais l'accès au savoir offre déjà une forme de satisfaction qui vaut bien celle des plaisirs charnels… Savez-vous comment on appelle le désir de connaître à mon époque? «Libido sciendi»!
Quel conseil donneriez-vous aux femmes célibataires du XXIe siècle, qui désespèrent de ne pas trouver chaussure à leur pied?Qu'elles prennent le temps de s'instruire, d'épouser une vocation, de sécuriser leur situation financière afin que le choix d'un partenaire s'affranchisse de calculs matériels. C'est une chance que de pouvoir aimer librement, de rechercher l'harmonie des sentiments plutôt que celle des trajectoires sociales! Je suis persuadée qu'il ne faut pas brader cette liberté chèrement conquise pour se conformer à une norme, aussi désirable fût-elle. Si le célibat est une prison, au moins est-elle dépourvue de gardien, contrairement au mariage malheureux.
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