Paloma Hermina Hidalgo : "Une société adulte n’exige pas de l’art qu’il la conforte sans cesse dans sa bonne conscience"
Nous assistons à une crise de l’hospitalité faite à l’intraitable. Le phénomène excède de beaucoup le seul domaine esthétique, mais c’est peut-être dans notre rapport aux œuvres qu’il se laisse observer avec le plus de netteté. Ce qui ne se laisse ni réparer, ni moraliser, ni dissoudre dans les langues contemporaines du soin devient difficile à accueillir. Il ne suffit plus à une œuvre d’avoir une forme, une force, une nécessité propre. Il lui faut presque une garantie : qu’elle ne troublera pas sans précaution, qu’elle n’exposera pas le lecteur ou le spectateur à une épreuve sans balisage ; qu’elle demeurera, malgré tout, compatible avec les disciplines affectives de son temps.
Le plus frappant est que cette mutation prend rarement le visage franc de l’interdit. Elle s’exerce plus en amont, dans les conditions mêmes de la recevabilité. Une œuvre n’est plus seulement attendue sur sa justesse formelle ou sur la nécessité de son geste. Elle est sommée de répondre de ses effets supposés, de sa légitimité à troubler, de la sûreté morale de son mouvement. On voudrait qu’elle s’annonce, se signale, se justifie presque avant d’advenir. Ce n’est pas la vieille censure. C’est autre chose : quelque chose de plus diffus, de plus insinuant, peut-être aussi de plus profond. L’exigence croissante que toute forme produise sa propre innocence.
Les signes en sont partout. On demande à une fiction moins ce qu’elle découvre que le message qu’elle délivre. On soupçonne l’ambivalence de complaisance. On confond représenter et approuver, explorer et légitimer. On attend d’un livre, d’un film,........
