Le numérique à l’épreuve de la sobriété
Le monde actuel semble marqué par une profonde antinomie. D’un côté, les scientifiques de l’environnement sonnent l’alarme quant à l’urgence d’agir avec plus de vigueur pour le climat et la biodiversité afin de maintenir l’habitabilité de notre planète pour les générations futures. De l’autre, les multinationales du numérique célèbrent, à coups d’investissements colossaux dans les centres de données, l’entrée dans une nouvelle ère de l’intelligence artificielle (IA) supposée, selon elles, résoudre de nombreux problèmes de société — et, surtout, générer d’énormes profits pour cette oligarchie technologique par l’emprise croissante de leurs algorithmes sur nos imaginaires et notre temps d’attention.
Comment imaginer la cohérence entre ces deux tendances apparemment irréconciliables ?
Pour reprendre les termes du philosophe Bruno Latour, comment « faire atterrir » cette croissance sectorielle débridée dans les limites planétaires ? Pourrions-nous renouer de manière soutenable avec les promesses d’émancipation et de partage du savoir qui ont marqué les débuts d’Internet ?
Les impacts environnementaux du secteur de l’IA sont d’ores et déjà visibles et mesurables. Selon une étude de l’Agence française de la transition écologique, l’ensemble des activités liées au numérique représente 4,4 % des émissions de gaz à effet de serre en France. De ce total, 50 % proviennent de la fabrication des appareils, 46 % des centres de données et 4 % des réseaux. Par comparaison, au Québec, en 2024, les centres de données représentaient 17 % de l’électricité utilisée par le numérique. Et la tendance est à la hausse : selon une étude publiée en 2025 par le Shift Project, la consommation mondiale d’électricité des centres de données pourrait tripler d’ici 2030 si aucune action n’est entreprise pour infléchir cette trajectoire.
Cette réalité engendre aussi des tensions locales. En août 2025, en pleine période de sécheresse, le gouvernement du Royaume-Uni demandait à sa population d’effacer ses courriels pour réduire la pression sur les ressources en eau. En Irlande, la consommation d’électricité des centres de données dépasse désormais celle des maisons en ville. Elle a également des conséquences sociales, comme la surexposition des jeunes aux écrans, qui est renforcée par des modèles d’affaires centrés sur la capture de l’attention des usagers.
Dans ce contexte, l’écoconception du numérique et de l’IA, qui consiste à concevoir des technologies moins énergivores et plus durables, apparaît comme une réponse rationnelle et nécessaire. Pourtant, nous restons sceptiques : ces démarches, si pertinentes soient-elles, risquent d’être neutralisées par l’effet rebond, ce mécanisme bien connu dans l’aviation où des avions plus légers et plus efficaces finissent par générer plus de trafic et donc plus de CO₂.
Dans le cas de l’IA, des gains d’efficacité énergétique sont également constatés pour les centres de données et les processeurs les plus récents, mais ils sont aussi absorbés par la croissance accélérée de la taille des modèles d’IA et l’intensification de leur usage.
Pour surmonter l’effet rebond, une nouvelle approche s’est développée ces dernières années : la sobriété numérique. À la différence de l’écoconception, qui est avant tout axée sur la recherche d’efficacité énergétique et la réduction des impacts environnementaux sur le cycle de vie, la sobriété ouvre un questionnement complémentaire, critique et original sur les usages et leurs finalités. Bref, agir sur nos comportements et nos habitudes plutôt que sur la technologie elle-même.
Par exemple, devrait-on prioriser un réfrigérateur intelligent en obsolescence programmée ou une IA d’imagerie médicale ? Des vidéos générées par IA pour les réseaux sociaux ou un algorithme permettant d’explorer de nouveaux matériaux pour l’électrification des transports ?
Mais la sobriété pose aussi une question plus large : comment la rendre socialement désirable et réellement transformative ? Peut-être est-il temps de revenir aux idéaux fondateurs d’Internet, de remettre le partage du savoir au centre des décisions et d’expérimenter une gouvernance citoyenne, permettant à chacun de peser sur les usages et les innovations qui façonnent nos sociétés ultranumérisées.
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