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Le passé, le futur et la nature

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07.01.2025

L’archéologie et l’anthropologie nous le montrent maintenant : les anciens humains du Paléolithique avaient une culture riche et puissante. Pendant des centaines de milliers d’années, la cosmologie de ces peuples reliait, en un tout, le monde qui les entourait, du vivant au non-vivant, des ancêtres aux descendants, des esprits de la forêt à celui des morts.

Il y a donc eu un laps de temps important dans l’histoire où une humanité était en contact permanent avec un environnement physique naturel qui modulait les habitudes de vie et qui inspirait un sens du sacré. L’ego humain se trouvait alors pris en charge dans une toile culturelle tissée serrée tout en étant libéré par une cosmologie qui incluait les autres subjectivités, vues comme égales et possédant, elles aussi, une « âme ».

Depuis la fin du Paléolithique, en très peu de temps, historiquement parlant, ce rapport avec le monde n’a cessé de devenir plus abstrait et moins harmonieux. Technologies lourdes, sociétés hiérarchiques, monothéismes, pouvoirs politiques tyranniques, capitalisme sauvage et hyperconsommation ne sont que quelques exemples d’inventions humaines qui ont sacralisé notre dominance et, du même souffle, nous ont éloignés d’un réel naturel pour finalement nous déraciner et nous faire oublier ces liens qui étaient tissés entre nous, la nature, nos ancêtres et nos descendants.

Aussi, la vitesse imposée par notre société de consommation nous ôte une lenteur, un temps réflexif, une résonance avec le monde, pour assouvir ses besoins en production et en consommation. Avec cette vitesse, qui brûle les feux rouges allumés par notre conscience, et par une sensibilité qui n’est pas totalement disparue, nous sommes devenus des canaris dans les mines que nous creusons dorénavant nous-mêmes, par consentement et par les étourdissements d’un divertissement incessant.

Mais nous sommes encore mortels, nous sommes encore sensibles, nous aimons encore aimer, nous désirons encore du sens dans nos vies et nous rêvons encore à un bonheur simple et authentique, pourtant de plus en plus éloigné dans notre rétroviseur mental. Car en allant trop vite, nous ne voyons plus les contours d’un réel porteur de sens, nous ne voyons dorénavant que le but, le point, de plus en plus réduit devant nous.

Cela ne nous empêche pas d’avoir encore peur de la mort et d’avoir encore plus la frousse de devenir vieux. Isolés dans un espace-temps, repliés sur nous-mêmes, nous n’avons pas su construire une culture forte, capable de nous libérer de cette temporalité réduite et de nous permettre de faire communauté avec les autres, ceux du passé, du présent et de l’avenir, en y incluant une nature planétaire, constituée elle aussi d’intelligences, de consciences et de vouloir-vivre.

C’est ainsi que nous avons perdu de vue nos ancêtres et, plus près de nous dans le temps, les personnes âgées, qui n’auraient plus rien à nous apprendre, dont le savoir ne pourrait en aucun cas rivaliser avec nos petites lampes magiques.

C’est ainsi que nous oublions nos descendants, ceux qui prendront notre place dans ce monde abîmé, car notre ego, un coup disparu, ne sera plus là pour posséder quoi que ce soit, pour jouir de quoi que ce soit, pour réparer quoi que ce soit. Après moi le déluge, et ce n’est même plus une figure de style.

Et c’est ainsi que nous avons détourné notre attention de la nature, celle qui nous porte et nous supporte, cet ensemble organisé de matière interconnectée, ce cosmos dont nous faisons partie intégrante, mais que nous avons réduit à un bar ouvert en plein air.

Notre finitude, dans le contexte d’une culture obsédée par la consommation et une disponibilité sans fin du monde, est dépourvue de sens. Nous sommes dorénavant temporellement comprimés dans une chambre d’écho à la merci d’un présentisme productiviste et consumériste qui nous fait porter des œillères.

Nous ne pouvons pas vraiment revenir à l’époque des peuples ancestraux, où la population humaine se chiffrait en quelques millions d’individus sur Terre. Mais nous pouvons tenter de retisser les liens qui nous unissaient harmonieusement avec cette fabuleuse nature du monde dans lequel nous vivons. Il dépend de nous maintenant de changer le regard que nous portons sur ce monde et sur les autres qui l’habitent, qui l’ont habité et qui l’habiteront.

Détourner les yeux de ce qui nous distrait, de ce qui nous aliène à cœur de jour, ralentir le hamster dans sa cage, pour réapprendre à contempler ce qui reste de la beauté du monde, tout en contestant la laideur qui l’envahit, a des chances de nous remettre sur une piste qui pourrait déboucher un jour sur une culture puissante, qui reliera à nouveau la nature, le passé et le futur.

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