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L’école, angle mort des débats sur l’intégration

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monday

La structure même de notre système scolaire empêche des enfants d’immigrants nouvellement arrivés de pleinement s’intégrer à la société québécoise, estime l’auteur.

Dans les débats entourant les seuils d’immigration, la capacité d’accueil et d’intégration, une institution centrale demeure largement absente : l’école. Or, si l’on souhaite réellement assurer l’intégration des nouveaux arrivants à la culture québécoise, encore faut-il qu’existe un lieu commun où cette intégration puisse se vivre au quotidien.

Soyons cohérents : tant que nous maintiendrons un système scolaire fragmenté, structuré autour de la concurrence et de la sélection, nous affaiblirons à la fois notre cohésion sociale, notre capacité d’intégration et toute possibilité réelle de convergence culturelle.

Si l’école est aussi fondamentale, c’est parce qu’elle constitue le principal lieu de socialisation. On y transmet des connaissances, mais aussi une langue, des références communes, des normes et des valeurs partagées.

Elle est, en ce sens, le vecteur privilégié de la convergence culturelle, entendue comme le processus par lequel des individus d’origines diverses apprennent à participer à une culture commune sans renoncer à leur singularité. Cette convergence suppose toutefois une condition minimale : que les élèves se rencontrent et évoluent ensemble. Un système scolaire divisé compromet cette mission.

C’était l’ambition de la Révolution tranquille : faire de l’éducation publique le socle d’une nation moderne, juste et consciente d’elle-même. Le rapport Parent visait une école commune, capable d’assurer l’égalité des chances et de construire un espace culturel partagé. La démocratisation de l’éducation a d’ailleurs permis un rattrapage majeur, tant sur le plan économique que du point de vue culturel.

Compromis déterminant

Mais un compromis déterminant s’est imposé dès la fin des années 1960 avec la Loi sur l’enseignement privé (1968), qui a institutionnalisé le financement public d’un réseau parallèle. Conçu comme complémentaire, ce modèle a progressivement structuré une segmentation durable. Aujourd’hui, le Québec fonctionne de facto avec une école à trois vitesses : un réseau privé subventionné, des programmes publics sélectifs et un secteur « régulier ».

Les conséquences sont bien connues. Le parcours scolaire dépend largement du capital économique et culturel des familles, au détriment des élèves issus de milieux moins favorisés et des enfants d’immigrants nouvellement arrivés. L’école ne corrige plus les inégalités : elle les reproduit.

Cette structure empêche la rencontre entre les groupes sociaux et nuit directement à l’intégration.

À Montréal, certaines écoles regroupent une forte proportion d’élèves issus de l’immigration récente. Leur accès aux écoles privées ou aux programmes sélectifs est conditionné par une maîtrise avancée du français et la réussite de tests standardisés. Il en résulte des milieux homogènes où les contacts avec la société d’accueil sont limités.

Dans ces conditions, parler d’intégration relève en partie de l’illusion. L’école ne rassemble plus : elle segmente. Comment espérer une convergence culturelle lorsque les élèves évoluent dans des univers scolaires parallèles ?

Peu de temps avant sa mort, Guy Rocher exprimait sa profonde déception face à ce qu’il considérait comme une trahison des objectifs de la commission Parent, dénonçant le retour à un système scolaire injuste qui accepte que tous n’aient pas les mêmes chances. Tout le contraire de l’ambition portée par la Révolution tranquille.

Or, malgré ce diagnostic largement partagé dans le milieu de l’éducation, l’inaction politique persiste. Le gouvernement de la CAQ n’a rien fait, en huit ans, pour corriger cette situation, allant même jusqu’à en nier l’existence. Les libéraux et les conservateurs invoquent la liberté de choix pour défendre le statu quo.

Mais de quelle liberté parle-t-on lorsque le choix dépend de l’origine sociale ? Défendre un système inégalitaire au nom de la liberté relève d’un contresens. C’est l’égalité réelle, garantie par des institutions communes fortes, qui rend la liberté possible pour tous.

Si l’ensemble des formations politiques reconnaît l’importance de favoriser l’intégration des nouveaux arrivants à la culture québécoise, la plupart refusent pourtant de réformer l’un de ses principaux leviers : l’école. Il n’y aura pas d’intégration durable sans convergence culturelle, et il n’y aura pas de convergence culturelle sans une école véritablement commune. Cela exige des choix courageux : revoir en profondeur le financement public du réseau privé et construire un réseau scolaire juste, inclusif, où les parcours particuliers sont réellement accessibles à tous.

Au fond, la question est simple : voulons-nous encore faire société ? Car une société qui segmente ses enfants dès le départ renonce à ce qui la fonde. Une culture commune ne se proclame pas, elle se construit, et si nous refusons d’en assumer les conditions à l’école, il faudra cesser de prétendre que nous voulons réellement l’intégration.


© La Presse