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Dylan Slama, avocat : "Une victime n’est pas un héros par nature"

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21.03.2026

Madame Gisèle Pelicot et monsieur Quentin Deranque sont, chacun à leur manière, deux victimes incontestables de faits d’une extrême gravité. Pour la première, il s’agit de viols d’une brutalité inouïe ; pour le second, d’une mort violente dont les circonstances relèvent, à ce stade, de l’enquête pénale.

Ce statut de victime ne saurait être discuté ni relativisé. Il appelle la compassion, la solidarité et, surtout, la justice. Mais une difficulté apparaît lorsque notre société dépasse cette compassion légitime pour entrer dans une forme de sacralisation.

Nous avons pris l’habitude d’élever certaines victimes au rang de figures morales irréprochables, comme si le fait d’avoir subi une violence suffisait à conférer toutes les vertus. La victime devient alors non seulement une personne à protéger, mais aussi un symbole, parfois même un modèle.

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C’est ici qu’un malaise peut naître. L’admiration mondiale que suscite aujourd’hui Gisèle Pelicot est compréhensible. Son histoire bouleverse et révolte. Elle incarne, pour beaucoup, la dignité face à l’horreur. Mais la récente décision de l'Espagne de lui décerner l’Ordre du mérite civil interroge. Non pas parce qu’elle ne serait pas digne de respect – elle l’est évidemment – mais parce qu’il convient de s’interroger sur le sens même d’une telle distinction.

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Quel est, au fond, le mérite récompensé ? Plus précisément : quel mérite y a-t-il à être une victime ? La question peut paraître brutale, presque indécente. Elle ne vise pourtant ni à diminuer la souffrance ni à contester la gravité des faits. Elle invite simplement à distinguer deux réalités : la victime, qui mérite protection et réparation, et la figure héroïque, qui suppose un acte, un engagement ou un comportement particulier.

Malaise autour de Quentin Deranque

L’affaire Quentin Deranque permet d’éclairer ce mécanisme avec une acuité troublante. À peine sa mort connue, ce jeune homme a été érigé par certains groupes en martyr. Des hommages publics se sont multipliés, et même à l’Assemblée nationale, une minute de silence a été observée. Or, chaque année en France, des dizaines de personnes meurent victimes d’homicides. Pourquoi, parmi toutes ces tragédies, celle-ci a-t-elle suscité un tel écho ?

La réponse semble malheureusement évidente : dans l’espace médiatique contemporain, certaines victimes deviennent des symboles parce que leur histoire s’inscrit dans un récit politique, social ou identitaire. L’émotion collective ne se distribue plus seulement selon la gravité des faits, mais selon la puissance narrative qu’ils permettent de construire.

Les révélations récentes de Mediapart sur d’anciens commentaires racistes attribués à Quentin Deranque ont d’ailleurs plongé dans l’embarras ceux qui avaient contribué, volontairement ou non, à faire de sa mort un emblème. Ce malaise n’est pas tant lié à la victime elle-même qu’au processus d’idéalisation dont elle avait fait l’objet.

La compassion sans idolâtrie

Car une vérité simple doit être rappelée : une victime n’est pas un héros par nature. Elle est une victime. Cela suffit à justifier notre empathie et l’intervention de la justice. Mais cela ne suffit pas à la transformer en figure morale exemplaire.

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Ce qui vaut pour Quentin Deranque vaut aussi pour Gisèle Pelicot. Reconnaître cette distinction ne retire rien à la gravité des crimes ni à la nécessité de soutenir celles et ceux qui les subissent. Au contraire, cela permet peut-être de préserver ce qui devrait rester au cœur de toute société de droit : la compassion sans idolâtrie, et la justice sans mythologie.


© Marianne