Pourquoi le pessimisme est un «fléau» pour la démocratie
ANALYSE GÉOPOLITIQUE. Crise écologique, guerres au Moyen-Orient et en Ukraine, montée des extrémismes, pertes d’emplois en raison de l’intelligence artificielle… Le monde pâtit de plusieurs crises, dont la détérioration de l’environnement est de loin la pire. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, le monde ne va pas de plus en plus mal si l’on se fie aux statistiques et aux tendances à long terme. Le pessimisme ambiant ne serait donc pas fondé. Pis encore, il représenterait même un «fléau» pour la démocratie, à commencer par celle aux États-Unis.
Voilà du moins le constat étonnant que fait le politologue français Eddy Fougier, fondateur de l’Observatoire du positif, dans son essai «Pourquoi pense-t-on que le monde va de plus en plus mal? Le fléau du pessimisme pour la démocratie», publié en juillet 2025 aux éditions l’Aube.
Plusieurs d’entre vous lèvent déjà sans doute les yeux au ciel, très sceptiques par rapport à ce constat, alors que les médias, les réseaux sociaux et notre ressenti, individuel et collectif, pointent dans la direction opposée: le monde va de plus en plus mal.
Au chapitre de l’environnement, certains commentateurs et essayistes évoquent même des scénarios de fin du monde, avec l’effondrement de la civilisation, voire l’extinction de l’espèce humaine dans ce siècle, qui plus est!
Dans son livre de 183 pages, Eddy Fougier ne fait pourtant pas preuve d’un jovialisme naïf à propos de l’évolution du monde, bien au contraire.
Le politologue fournit une tonne d’informations, de statistiques et de tendances lourdes qui appuient son propos. Sans nier pour autant que le monde fait face à des crises multiples et menaçantes, voire existentielles, dans le cas de la crise écologique.
Ni lunettes roses ni lunettes grises, mais une lucidité documentée qui permet d’avoir une lecture plus nuancée, équilibrée et juste de notre monde.
Pessimisme fondé vs. pessimisme exagéré
Dans son essai, Eddy Fougier fait la distinction entre un «pessimisme collectif fondé» et un «pessimisme collectif excessif» en Occident.
Le premier est lié aux événements réels qui font l’actualité, et ce, de la guerre en Ukraine aux massacres à Gaza aux conflits au Moyen-Orient. Le second, en revanche, est «largement déconnecté de la réalité», souligne le politologue, en donnant plusieurs exemples.
Il mentionne notamment le cas des États-Unis. On y constate le risque concret que fait peser le pessimisme sur la démocratie américaine avec l’élection présidentielle de novembre 2024, qui a permit le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Avant l’élection, le candidat républicain affirmait que le pays était «mourant». Or, quelques jours avant le scrutin, un professeur de l’Université Harvard a publié une tribune dans le New York Times démontrant que «les données disent autre chose».
Malgré des statistiques qui montraient une amélioration dans plusieurs domaines (inflation, taux de pauvreté, taux d’homicide, espérance de vie, pollution, etc.), les Américains n’avaient pas la bonne perception de la réalité, selon les résultats d’un sondage Gallup publié juste avant l’élection.
Par exemple, 72% des citoyens interrogés considéraient que le pays n’allait pas dans la bonne direction et 62% d’entre eux estimaient que la situation économique se dégradait. Pis encore, une enquête Ipsos publiée à la mi-octobre 2024 montrait que seulement 31% des Américains étaient capables de donner le bon taux d’inflation aux États-Unis.
Mais d’où vient donc ce pessimisme excessif?
Comment expliquer cet écart si important entre la réalité et la perception biaisée de la réalité liée au pessimisme exagéré, que ce soit aux États-Unis, en France et, sans doute, au Canada – même si l’auteur ne parle pas du pays dans son essai?
Eddy Fougier identifie trois principaux facteurs explicatifs:
La prédominance des ressentis au détriment d’une analyse objective de la réalité (ce que nous disent nos sens);
La politisation ou polarisation de plus en plus grande (ce qui biaise l’analyse des faits);
Les perceptions largement erronées de la réalité (le sentiment que ça va mal et que ça ira de plus en plus mal).
Le politologue français pointe aussi du doigt les médias et leur «biais de négativité» qui fait en sorte qu’ils privilégient les mauvaises nouvelles au détriment des bonnes nouvelles. Il met aussi en cause les réseaux sociaux qui contribuent aussi à « favoriser la sinistrose ambiante».
Un soldat ukrainien devant un bâtiment partiellement détruit par un bombardement (Photo: AdobeStock)
Eddy Fougier critique également ce qu’ils nomment «les militants du négatif» et les «pédagogues de la catastrophe».
Les premiers comptent diverses organisations qui ont intérêt à dramatiser, à alarmer et à faire peur pour convertir des publics spécifiques à leur cause.
Les seconds regroupent les «décadentistes» (ils mettent l’accent sur le triptyque insécurité-immigration-islam) et les «effondristes» (ils mettent l’accent sur la menace climatique et le risque d’effondrement de la civilisation humaine).
Réhabiliter les visions et le discours positifs
Que faire dans ce contexte, alors que le pessimisme exagéré prend trop de place dans nos vies? Le politologue propose tout simplement de réhabiliter les visions et le discours positifs, mais qui s’appuient sur des faits.
Selon lui, cela commence par reconnaître que le monde est complexe, et qu’il faudrait davantage s’attarder sur les grandes tendances à long terme (sur plusieurs décennies) qui montrent en fait que ça va de mieux en mieux.
Parmi elles, il cite notamment dans son livre:
L’état de santé dans le monde;
La prospérité et le niveau de vie;
La paix dans le monde;
La liberté et les droits de la personne;
La réduction de la violence;
Le bonheur et le bien-être.
Par ailleurs, Eddy Fougier estime indispensable qu’on réfléchisse à trois éléments clés afin d’améliorer notre vision du monde, encore une fois, sans lunettes roses et sans lunettes grises.
D’une part, il faut nécessairement retrouver «le goût du futur» avec de grands projets colelctifs et mobilisateurs, avec la transition écologique, par exemple.
D’autre part, il appelle à l’émergence de leaders – des élus, des dirigeants d’associations, des chefs d’entreprise, des citoyens engagés – capables de véhiculer un discours positif et, surtout, crédible sur la place publique.
Enfin, il faut être capable d’adapter les messages positifs en fonction de l’auditoire. S’il est relativement facile de s’adresser à des populations qui n’ont pas beaucoup de problèmes, c’est une autre paire de manches avec des gens qui vivent de grandes difficultés sociales et économiques, plus sensibles aux discours négatifs.
Les solutions proposées par Eddy Fougier ne sont pas une panacée à tous nos problèmes, loin de là. En revanche, la démocratie s’en portera sans doute mieux si nous pouvons avoir une meilleure lecture de la réalité et du mone dans lequel on vit.
Nous serons mieux outillés pour affronter les crises, à commencer la crise écologique.
Couverture de l‘essai «Pourquoi pense-t-on que le monde va de plus en plus mal? Le fléau du pessimisme pour la démocratie», publié en juillet 2025 aux éditions l’Aube.
