Soupape de sécurité morale
Chaque semaine, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait d’un texte de la revue Liberté, no 350 (printemps 2026).
Le réseau des Banques alimentaires du Québec (BAQ) ne sait plus comment dire les choses. L’insécurité alimentaire qu’il tente d’apaiser ne cesse de grandir, ayant atteint, en 2025, un nouveau sommet de 3 millions de demandes d’aide mensuelles. « Ce chiffre est ahurissant, presque inconcevable », s’alarme le réseau. En 2024, il avouait déjà son inquiétude : « Quand cette augmentation effrénée s’arrêtera-t-elle ? Nous l’ignorons, car nous ne constatons aucun signal de ralentissement. »
En 2023, son Bilan-Faim s’ouvrait sur une mise en garde : « Même bien préparé, vous serez probablement choqué par les statistiques que vous trouverez dans ce rapport. »
En 2012, Olivier De Schutter, alors rapporteur spécial à l’ONU sur le droit à l’alimentation, avait eu la mission d’évaluer la situation au Canada. En 2013, il avait déposé le rapport de son enquête, dans lequel il formulait plusieurs recommandations. Il suggérait entre autres l’augmentation des prestations d’aide sociale et des salaires minimaux : « De plus en plus de gens ont recours aux banques alimentaires au Canada. Le recours aux banques alimentaires sert de soupape de sécurité morale à l’État. Mais il est révélateur de la nécessité de rehausser les systèmes de protection sociale pour les aligner sur la hausse du coût de la vie », disait-il.
En 2016, le réseau des BAQ affirmait sans détour la nécessité d’un changement de cap. « Le statu quo ne fonctionne plus : il est temps de réévaluer notre approche face au problème de la faim et de travailler pour un réel changement. […] Notre société pourrait faire le choix d’éliminer la pauvreté ou au moins de la réduire de moitié d’ici 2020. »
En 2024, au mépris de la réalité dans laquelle se côtoient une crise du logement sans précédent, plus de 10 000 personnes en situation d’itinérance visible et un nombre record de demandes dans les banques alimentaires, le gouvernement s’enthousiasmait, dans la quatrième édition de son plan d’action pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, de la « position enviable » du Québec parce que la situation serait, dans les autres provinces canadiennes, bien pire.
Un des trois axes de ce plan se concentre presque en entier à « déployer des solutions durables pour améliorer la sécurité alimentaire ». En dépit de ses prétentions, cet axe s’en tient surtout à reconduire ou à bonifier le financement d’organismes d’aide alimentaire.
Les directions régionales de santé publique avaient pourtant recommandé au gouvernement de donner à cette stratégie une place « limitée, voire marginale », et d’agir plutôt sur les déterminants collectifs de l’insécurité alimentaire. « Le contraire aurait pour effet d’encourager la persistance ou l’aggravation des inégalités sociales en alimentation et de l’insécurité alimentaire », pouvait-on lire dans leur mémoire.
Pendant qu’il pérennise les mécanismes de la charité pour éponger les dommages de son inaction, le gouvernement refuse obstinément d’augmenter les prestations d’aide sociale et d’assurer aux personnes qui vivent dans la rue des ressources adéquates pour en sortir. C’est avec le même entêtement qu’il s’abstient d’agir en faveur des travailleurs au bas de l’échelle et des locataires précaires.
La charité est toujours présentée comme un exercice émouvant d’une grande solidarité, mû par la seule beauté du geste de donner au suivant. Mais, aussi bienveillante et désintéressée qu’elle puisse être, la charité s’inscrit dans un rapport inégalitaire et infantilisant. Son plus grand défaut tient peut-être dans la reconduction sans fin du problème qu’elle tente d’apaiser, comme en font foi les records aussi tristes que gênants rapportés chaque année dans le Bilan-Faim du réseau des BAQ.
Quand un gouvernement concentre ses efforts sur l’objectif étroit de remplir des ventres grâce aux bienfaits de la charité, il abandonne au sentiment de la honte les milliers de personnes qui souffrent d’insécurité alimentaire. Quand il refuse d’augmenter le revenu des plus pauvres, quand il s’entête à nier les crises du logement (pour ensuite en attribuer entièrement la faute aux immigrants), quand il démantèle les campements et menace la survie des itinérants, il abandonne à la misère, sinon au désespoir, des milliers de personnes.
Et quand il refuse d’entendre les appels à l’action de sa propre « soupape de sécurité morale », il laisse le réseau des BAQ œuvrer seul à contenir une pression de moins en moins supportable.
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