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La démocratie est-elle en faillite?

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La démocratie est un pari risqué. Nous la définissons généralement comme étant un système politique ou un type d’action politique par lequel, comme le dit Jacques Rancière (lire à ce propos Le Devoir de philo des 21 et 22 mars 2026), nous, citoyens, exercerions le pouvoir à partir d’un idéal de vie bonne et de valeurs telles que la liberté, l’égalité, la justice sociale, la liberté d’expression. Nous plaçons ensuite notre confiance dans des institutions qui ont comme mandat de protéger nos valeurs mais aussi de voir à ce qu’elles soient ouvertement et légitimement appliquées. Ensuite, comme chacun doit s’acquitter de ses obligations individuelles, nous en appelons à des représentants que nous déléguons pour diriger et même améliorer les institutions qui appliquent nos valeurs, ou à des groupes de pression pour transmettre nos doléances à ces mêmes représentants.

Or, la démocratie est non seulement un pari risqué, elle repose sur un bluff.

En premier lieu, nous nous croyons assis à la même table de jeu que les autocrates politiques et les idéologues religieux en présupposant, tout d’abord, que tous opéreront selon les mêmes règles — mais quelles sont ces règles ? — et en étant persuadés ensuite que nous avons les bonnes cartes — mais quelles sont ces cartes ? Puis, nous postulons que tous devraient accepter d’emblée le système démocratique, à tout le moins comme « le moins pire de tous les systèmes politiques », comme l’a ironisé Churchill, et que les arguments en faveur de la démocratie ou de l’état de droit sont prétendument « self-evident » ou vont de soi, comme le déplore Anne Applebaum dans son essai Autocratie(s).

Nous voulons faire accroire aux autres que cet idéal dit démocratique de « liberté, égalité, fraternité » serait dépourvu de préjugés culturels, racistes, sexistes, politiques, religieux ou économiques, dans la mesure où ces valeurs seraient de facto « universelles ». En revanche, nous acceptons très difficilement que ces autres refusent de jouer le jeu, c’est-à-dire d’être intimidés voire convaincus d’emblée par la foi aveugle que nous exhibons à l’égard de ce système, à savoir qu’il correspond à tous et satisfait parfaitement à la conception idéale d’une bonne vie et d’une société juste.

En second lieu, et c’est là que réside une certaine ironie, nous nous découvrons nous-mêmes, en retour, pris dans notre propre bluff, ou plutôt dans une forme de mensonge à l’égard de nous-mêmes.

Nous plaçons une foi quasi aveugle dans le bien-fondé de nos institutions démocratiques, et nous présumons que nos représentants ont le même idéal et les mêmes valeurs que nous. De plus, nous postulons que tous finiront par accepter le consensus sur ces valeurs communes. Or, la réalité géopolitique actuelle nous force à constater — parfois même avec cynisme — non seulement que tel n’est pas le cas, mais encore que notre idéal démocratique se heurte constamment à une réalité qui ne collabore pratiquement plus.

Car, même à l’intérieur de notre propre système démocratique, la question revient constamment : comment un État démocratique peut-il tenir compte d’une multiplicité sans cesse croissante de points de vue et de particularismes, parfois conflictuels, parfois incompatibles, à l’intérieur d’une structure politique qui serait pourtant reconnue comme légitime par tous ses membres ? Bref, comment concilier unité et diversité ?

Cette question est, pour le philosophe américain John Rawls, une des plus importantes dans la sphère de la philosophie politique contemporaine. Comment est-il possible qu’existe et se perpétue une société juste et stable, constituée de citoyens libres et égaux, mais profondément divisés entre eux en raison de leurs doctrines compréhensives, morales, philosophiques et religieuses, incompatibles entre elles bien que raisonnables ? (Voir à ce propos son Libéralisme politique.)

Peut-être nous faudrait-il arrêter de bluffer indûment les autres et de nous mentir à nous-mêmes, en commençant par reconnaître ce cruel paradoxe : on ne peut pas imposer la démocratie !

Il faudrait aussi cesser d’entretenir l’illusion que, dans un monde plus ouvert et interconnecté, la démocratie et les idées libérales vont se répandre et changer significativement les États autocratiques et kleptocrates. Comme le souligne encore Anne Applebaum, il n’y a pas si longtemps, personne n’aurait osé imaginer qu’au contraire, à l’ère des médias sociaux, ce seraient l’autoritarisme et le rejet du libéralisme qui se répandraient dans le monde démocratique. C’est pourtant ce qui est en train de se produire.

De fait, pour gagner ce pari, il faudrait que tous les citoyens soient à la même table. Or, la réalité géopolitique nous force à constater que notre idéal démocratique s’effrite constamment face aux mensonges outranciers des autocrates et des kleptocrates, à la polarisation populiste, à la violence autoritariste, à l’infiltration des lobbys religieux, aux inégalités économiques, à la corruption systémique, à l’appât du gain, etc. Seul un petit nombre, les happy few, a accès présentement à la table de jeu. La démocratie est attaquée de toutes parts, car elle ne paraît plus convenir aux grandes puissances du monde, pour qui elle est une entrave à l’enrichissement et au pouvoir. Ni davantage aux groupes minoritaires, qui la soupçonnent de tous les préjugés et de toutes les injustices liés à la domination de la majorité.

Il est difficile pour ceux qui croient fermement en un idéal démocratique de souscrire à l’idée que, pour beaucoup d’« autres », la démocratie n’est plus une solution. Repenser la démocratie semble alors incontournable, sans quoi il y a risque de basculer dans des systèmes politiques populistes, et même totalitaristes. Mais sur quelles bases ?

Comment envisager une forme de consensus et de coopération nécessaire au vivre-ensemble de tous les habitants de la planète, alors que nous vivons présentement une polarisation aveugle et sourde ? En somme, un simple regard sur la réalité géopolitique actuelle nous mène inévitablement à nous demander si la démocratie est en recul, en faillite ou bien carrément un échec.

Si tel est le cas, y a-t-il alors une solution de rechange?

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