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Chronique | À la jugulaire

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Une course à la chefferie n’est pas une partie de dominos. Il est parfaitement normal que les protagonistes échangent des coups, parfois durs. Généralement, on tente néanmoins de faire en sorte que les dommages ne soient pas irréparables.

Celle qui se déroule à la Coalition avenir Québec (CAQ) a plutôt pris la forme d’un derby de démolition. Peu importe qui succédera à François Legault, les deux aspirants se seront si bien déchirés qu’aucun des deux ne sera présentable à la population.

Dès le départ, il était prévisible que Bernard Drainville aurait le dessus dans les débats, qu’on le comprend encore mieux d’avoir voulu multiplier. Plus pugnace de nature, excellent communicateur, fort de l’expérience d’une course, il n’avait rien à perdre, puisqu’on le tenait déjà pour battu. Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas déçu.

La surprise, et elle a été mauvaise, est venue de Christine Fréchette. Personne ne s’attendait à ce qu’elle se transforme soudainement en foudre de guerre, mais on misait sur son calme et sa rationalité pour offrir un heureux contraste avec l’impétuosité souvent brouillonne de son vis-à-vis.

Elle n’a malheureusement pas su mettre en valeur les qualités qu’on lui prête, notamment son expertise en matière économique, alors que son adversaire a parfaitement démontré les siennes. À l’issue des deux face-à-face, il ne fait aucun doute que M. Drainville serait le plus apte à affronter les chefs des autres partis dans un débat télévisé.

Voyant l’appui massif que lui ont donné ses ex-collègues du conseil des ministres, Mme Fréchette avait toutes les raisons de croire que l’affaire était dans le sac. Dès lors, elle s’est comportée comme si elle était déjà première ministre, c’est-à-dire avec prudence, alors que son adversaire s’est employé à brasser la cage.

Plutôt qu’aux quelques brèves semaines durant lesquelles le prochain chef de la CAQ dirigera le gouvernement, M. Drainville semblait penser à l’étape suivante, c’est-à-dire à sauver ce qui pourrait encore l’être le 5 octobre prochain. Mme Fréchette lui a reproché son soudain engouement pour le secteur privé, mais il a manifestement compris que la vraie menace pour la survie de la CAQ, et la sienne, est maintenant le Parti conservateur d’Éric Duhaime.

Elle aurait peut-être pu insister davantage sur son passé souverainiste, mais elle s’est sans doute rappelé qu’elle-même vient du Parti québécois et, surtout, que le père fondateur de la CAQ a jadis été un indépendantiste au moins aussi ardent. Comme M. Drainville, elle s’est d’ailleurs bien gardée de dire dans quel camp elle se rangerait s’il y avait un autre référendum.

Être « beige » en tentant de ménager la chèvre et le chou est une chose si courante en politique qu’on s’étonne généralement du contraire. Chercher à tromper les militants était cependant impardonnable, surtout sur une question qui est au cœur du discours de la CAQ depuis des années.

Mme Fréchette a certainement commis sa plus grave erreur depuis le début de la course en omettant de dire que, selon les études du ministère de l’Immigration, 125 000 immigrants pourraient être acceptés grâce à la réouverture du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) pendant deux ans, comme elle le propose, alors que le seuil fixé par son propre gouvernement est de 45 000 par année.

Après que la CAQ a fait son pain et son beurre de l’immigration, tenue responsable de tous les maux qui affligent le Québec, ce n’est sans doute que justice qu’elle vient maintenant empoisonner la course.

Mercredi, Bernard Drainville y est allé à la jugulaire. Selon lui, Christine Fréchette a fait preuve d’un « manque de jugement » et « dit le contraire de la vérité ». Bref, elle a menti aux militants dont elle sollicite la confiance.

« Pourquoi donner un chiffre qui n’est pas bon, puis prendre le risque de te faire prendre ? Imaginez-vous dans un débat des chefs. Imaginez-vous dans une campagne électorale. Donner un mauvais chiffre, puis se faire prendre. Je trouve qu’elle a beaucoup, beaucoup fragilisé sa candidature », a-t-il lancé dans les couloirs du parlement. La clause de droit acquis que lui-même propose viserait plutôt 18 000 personnes.

Mme Fréchette s’est contentée de répliquer sur la plateforme X : « J’ai toujours été claire. Si je deviens cheffe de la CAQ, je respecterai le seuil de 45 000 immigrants par année. Point final. » Autrement dit, de nombreux participants au PEQ, qui croyaient qu’un gouvernement Fréchette respecterait intégralement la parole donnée, resteraient finalement sur le carreau. D’un côté ou de l’autre, quelqu’un aura donc été trompé dans cette histoire. « Un poisson d’avril », a ironisé Paul St-Pierre Plamondon.

Ce nouvel épisode ne changera peut-être pas l’issue de la course, sinon que le résultat pourrait être un peu plus serré que prévu, mais elle aurait normalement dû donner un certain élan à la CAQ, à tout le moins mettre en valeur celui ou celle qui la dirigera. On a plutôt l’impression qu’elle aura l’effet inverse.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


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